Comment le Niger s’est acheté sa tragédie
Ahmed Newton Barry
Il y a trois ans, le 26 juillet 2023, le général Abdourahamane Tiani renversait le gouvernement élu du président Mohamed Bazoum et le Niger basculait. C’est un paradoxe : c’était le pays le moins touché par le terrorisme au Sahel et sur une trajectoire économique qui faisait envie à toute l’Afrique. Comment comprendre ce basculement ?
C’est un cocktail qui est à la base de toute tragédie au Sahel. Un chef de la Garde qui refuse sa retraite : le général Tiani. Des généraux qui sentent venir le boulet d’une enquête pour près de 400 milliards de francs CFA de détournement et des réseaux russes aux aguets, avec toute une myriade de relais prépositionnés.
Le M62 pour crier dans la rue, African Initiative pour crier sur Facebook, et une partie de la vieille société civile anticorruption pour l’onction morale. Même Moussa Tchangari a trempé au début, avant de se ressaisir. Trop tard, il croupit aujourd’hui en prison. Les juntes de l’AES ont ça en commun : elles sont encore plus cruelles avec ceux qui ont un moment fricoté avec elles.
Quel rôle la Russie a-t-elle joué ?
À quelques exceptions près, l’armée nigérienne est pro-occidentale. Pas de tradition avec Moscou comme au Mali. Une fois le coup consommé et face à l’hostilité de la Cédéao, les militaires se sont jetés dans les bras de Moscou. Il fallait bien un protecteur.
Mais la Russie avait su, depuis juillet 2022 quand Bazoum accepte Barkhane, mettre en place un soft power qui a préparé le terrain pour qu’une révolution de palais devienne un coup d’État populaire. Les Russes ont si bien manœuvré que même un vieux briscard comme Hama Amadou y a succombé. Fatigué de son exil en France, l’enfant chéri de Niamey et Tillabéry pensait son heure arrivée.
Et la xénophobie d’ambiance dans les rues de Niamey ne réclamait-elle pas le « Niger aux Nigériens » ? Pour exorciser ces deux ans et demi de Bazoum – le minoritaire, l’Arabe, le Libyen… – qui mieux qu’un Djerma-Songhaï ? En cela, le 26 juillet est une bascule : de l’ancrage occidental à une inféodation russe totale.
Trois ans après, qu’est-ce que le Niger a gagné ?
On est obligé de constater que le pays s’est tiré une balle dans le pied. De modèle de liberté au Sahel, il est devenu une machine à fabriquer des apatrides pour délit d’opinion. Le cas de la Dr Mayra, déchue de sa nationalité le 11 juin dernier, en est le symbole. Elle rallonge la liste à neuf Nigériens apatrides de Tiani.
Des prisons pleines, une crise terroriste qui flambe. Des cimetières avec des tombes fraîches qui s’étalent à perte de vue. Virage à Moscou, avec des gains mitigés, surtout militairement. En janvier 2026, quand l’aéroport de Niamey a été attaqué, Africa Corps qui occupe le camp américain d’Agadez a mis deux heures pour réagir. Par contre, le gain politique est réel : avec la Russie, la junte est sécurisée, elle a aussi un veto à l’ONU, contre la France.
Économiquement ? De putative puissance pétrolière du Sahel, le Niger est réduit à vendre son pétrole au bénéfice exclusif des Chinois de la CNPC qui se remboursent d’une dette qui n’a pas servi les Nigériens.
Trois ans après, que deviennent Mohamed Bazoum et son épouse ?

Toujours otages et séquestrés, condamnés à purger une peine dont on ignore la nature et la durée. En dehors du Parlement européen et de l’ONU, peu s’en préoccupent. Pourtant, la France lui doit, à tout le moins, une dette morale. Il a payé d’avoir accueilli Barkhane, expulsée du Mali et snobée au Burkina.
La France est-elle encore la France si sa tutelle vaut peu de chose ? S’il fallait qualifier la situation au Niger ; le constat est celui-là : les militaires sont rois et les Nigériens résignés.
Ahmed Newton Barry

https://www.rfi.fr/fr/podcasts/le-regard-de-newton-ahmed-barry/20260725
