Au-delà de Mandiana : comprendre les racines des violences faites aux femmes en Guinée
Les images insoutenables des viols collectifs de mineures à Mandiana, en Haute-Guinée, ont profondément bouleversé la Guinée. Bien au-delà d’un fait divers, cette tragédie révèle une réalité persistante : les violences faites aux femmes et aux jeunes filles restent largement banalisées, invisibilisées ou tolérées, malgré un cadre juridique qui les condamne. Elle pose une question essentielle : pourquoi ces violences continuent-elles de se reproduire ?
La réponse dépasse les seuls actes criminels. Les violences sexuelles, les mariages forcés et les mariages précoces s’inscrivent dans un système social où les inégalités entre les sexes demeurent profondément ancrées. Dans de nombreuses familles, le mariage est encore perçu comme une responsabilité collective, répondant à des logiques d’alliance, de préservation de l’honneur ou de sécurité économique. Lorsque le consentement de la jeune fille est obtenu sous la contrainte, les menaces ou la violence, il ne s’agit plus d’une tradition, mais d’une atteinte à ses droits fondamentaux.
Les chiffres illustrent l’ampleur du phénomène. Selon l’Enquête démographique et de santé (EDS V, 2018), 17 % des femmes âgées de 20 à 24 ans étaient mariées avant 15 ans et 46,4 % avant 18 ans. Derrière ces statistiques se cachent des milliers de parcours brisés : des adolescentes contraintes d’abandonner l’école, privées d’autonomie et exposées aux grossesses précoces, aux violences conjugales et à la dépendance économique. Ces situations touchent particulièrement les zones rurales, où la pauvreté, le faible accès à l’éducation et le poids des normes sociales accentuent la vulnérabilité des jeunes filles.
Ces violences traduisent des rapports de pouvoir où les normes de genre assignent encore aux femmes des rôles d’obéissance et de soumission, tandis que les hommes demeurent investis d’une autorité décisionnelle. Cette socialisation contribue à banaliser certaines formes de domination et pousse de nombreuses victimes au silence, par peur du rejet familial, de la stigmatisation ou des représailles.Ce constat est d’autant plus préoccupant que la Guinée dispose d’un arsenal juridique relativement protecteur. Depuis 2019, le Code civil fixe l’âge légal du mariage à 18 ans et consacre le consentement libre des époux, tandis que le Code pénal réprime le mariage forcé et les violences sexuelles. Pourtant, l’écart entre le droit et sa mise en œuvre reste considérable.

L’affaire de Mandiana en est une illustration. Les autorités ont reconnu que les faits étaient connus depuis plusieurs mois avant que des poursuites ne soient engagées. Cette réaction tardive met en évidence les fragilités des institutions judiciaires : manque de moyens, lenteur des procédures, faibles capacités d’enquête, protection insuffisante des victimes et difficulté à faire appliquer les décisions de justice. Trop souvent, l’action judiciaire semble davantage répondre à la pression de l’opinion publique qu’à une intervention rapide et systématique.
Pour les victimes, accéder à la justice demeure un véritable parcours d’obstacles. La peur, les pressions familiales, le coût des procédures, l’analphabétisme et le manque de confiance envers les institutions conduisent nombre d’entre elles à renoncer à porter plainte. Les affaires sont fréquemment réglées par des médiations familiales ou communautaires qui privilégient la cohésion sociale au détriment des droits des victimes, alimentant ainsi un sentiment d’impunité.
Face à cette réalité, une réponse uniquement répressive ne saurait suffire. La lutte contre les violences faites aux femmes passe également par l’éducation des filles, leur autonomisation économique et une évolution des normes sociales. Elle implique d’associer les hommes, les familles, les leaders religieux, les autorités coutumières, les médias et les organisations de la société civile afin de promouvoir une culture de l’égalité et du consentement.
L’État doit renforcer les capacités de la justice et de l’Office de protection du genre, de l’enfance et des mœurs (OPROGEM), améliorer l’accueil des victimes, garantir une assistance juridique et psychologique accessible, former les professionnels concernés et développer des mécanismes de signalement jusque dans les zones rurales. Les drames de Mandiana ne doivent pas être considérés comme des faits isolés, mais comme le symptôme d’un problème structurel.Garantir aux femmes et aux jeunes filles le droit de vivre sans violence, de choisir librement leur avenir et d’accéder à une justice efficace constitue un enjeu majeur pour l’avenir de la Guinée. Au-delà d’une exigence juridique, c’est une condition essentielle pour construire une société plus juste, plus égalitaire et plus respectueuse de la dignité humaine.
Sory KOUROUMA
Titulaire d’un double master en coordination de projets de l’action humanitaire (Institut Bioforce, Lyon) et en sociologie, parcours Recherche et Expertise (Université Rennes 2), il est spécialiste des dynamiques migratoires, des diasporas qualifiées et de leurs effets sur le développement, ainsi que de la circulation des savoirs et des compétences. Son expertise couvre également la gestion de projets à fort impact humain et la santé publique, domaine dans lequel il a conduit plusieurs études sur l’accès aux soins en partenariat avec la MSA et les Agences régionales de santé (ARS) en France.
Auteur de l’ouvrage Migration : quels impacts pour le développement local et familial ? Le cas de la diaspora guinéenne de France (2021), il a également publié plusieurs articles d’analyse consacrés aux enjeux sociopolitiques et à la gouvernance en République de Guinée.
