Les 20 milliards de dollars d’investissements : quel bilan propre au CNRD et à Mamadi Doumbouya ?
Parler de 20 milliards de dollars d’investissements mobilisés sous le CNRD et attribuer directement cette performance au président Mamadi Doumbouya mérite d’être examiné avec rigueur. Car dans le domaine minier, notamment autour du projet Simandou, une question fondamentale se pose : faut-il attribuer à un dirigeant les projets qu’il a simplement poursuivis, accélérés ou achevés, ou uniquement ceux qu’il a réellement créés ?
Selon Djiba Diakité, ministre directeur de cabinet de la présidence, la Guinée aurait réussi, sous le CNRD et le général Mamadi Doumbouya, à mobiliser près de 20 milliards de dollars d’investissements, une affirmation qui semble faire notamment référence au développement du projet Simandou.
Cette présentation mérite toutefois d’être replacée dans son contexte historique.
Simandou n’est pas né en 2021. Attribuer l’ensemble des investissements liés à Simandou à la gouvernance actuelle reviendrait à faire abstraction de plusieurs décennies d’histoire minière guinéenne.
Depuis l’indépendance, plusieurs dirigeants ont contribué, à des degrés différents, à la consolidation du secteur minier et à l’évolution de la participation de l’État guinéen dans les grands projets.
Sékou Touré : de Fria à la participation guinéenne dans la CBG
En 1958, Ahmed Sékou Touré trouve notamment en place le complexe de Fria, dont l’usine d’alumine sera inaugurée en 1960. À l’époque, la participation guinéenne dans ce projet était très limitée.
Sous son régime, la Guinée va accroître sa présence dans le secteur minier. En 1973, la Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG), à Kamsar, est créée avec une participation guinéenne de 49 %.
En 1974, le gouvernement de Sékou Touré obtient également une augmentation substantielle de la participation de l’État guinéen dans le projet d’alumine de Fria, passant de 10 % à 49 %.
Lansana Conté : Simandou entre dans l’histoire
Lorsque le général Lansana Conté arrive au pouvoir en 1984, la Guinée dispose déjà de Fria et de la CBG.
C’est cependant sous son régime que le projet Simandou commence à prendre une place centrale dans l’histoire minière du pays. À partir des années 1997, Rio Tinto obtient des droits sur le gisement et entreprend progressivement les démarches nécessaires à son développement.
C’est cette longue histoire qu’il convient de rappeler avant d’attribuer les avancées actuelles exclusivement à la gouvernance issue du coup d’État de septembre 2021.
Alpha Condé : récupération des mines bradées, envoie de nouveaux acteurs et relance de Simandou
À son arrivée au pouvoir en 2010, Alpha Condé hérite lui aussi d’un secteur minier déjà structuré autour de plusieurs grands projets, notamment Fria et la CBG, auxquels s’ajoutent les développements de GAC.
Son régime voit également l’émergence de nouveaux acteurs dans la bauxite, notamment la Société Minière de Boké (SMB), qui deviendra par la suite l’un des acteurs majeurs du consortium Winning Simandou.
En 2011, le gouvernement Alpha Condé pousse également Rio Tinto à accélérer le développement de Simandou.
Mais le projet ne démarre pas immédiatement. Les négociations et les retards se poursuivent, tandis que Rio Tinto s’acquitte finalement d’une pénalité de 700 millions de dollars dans le cadre de l’accord conclu avec l’État guinéen.
Une partie de ces ressources contribuera notamment au financement de grands projets d’infrastructures, dont le barrage de Kaléta.
C’est en son temps que les développements au sens réel du projet Simandou vont démarrer. Par l’entrée de WCS dans le projet et le démarrage des travaux de construction du chemin de fer et du port en eau profonde, finalement abandonné par les autorités actuelles.
Alors, qui peut revendiquer les milliards de Simandou ?
C’est précisément ici que le débat mérite d’être posé. Le développement de Simandou est le résultat d’un processus qui s’étend sur plusieurs décennies et qui implique plusieurs gouvernements, des compagnies minières internationales, des investisseurs et l’État guinéen.

Le fait que les investissements les plus importants se matérialisent aujourd’hui après des années d’efforts, ne signifie donc pas nécessairement que leur origine se situe en septembre 2021.
Un gouvernement peut accélérer un projet sans en être le créateur. Il peut négocier de nouveaux accords, modifier les conditions d’exploitation, mobiliser des investisseurs ou réaliser les infrastructures nécessaires à sa concrétisation. Mais cela ne signifie pas qu’il peut s’attribuer l’ensemble de l’histoire du projet.
C’est toute la différence entre hériter d’un projet, le poursuivre, l’accélérer et le créer.
La véritable question à poser au CNRD : Au-delà de la communication autour des dizaines de milliards de dollars d’investissements annoncés, quels sont les projets économiques et industriels que le CNRD et Mamadi Doumbouya ont réellement créés depuis septembre 2021 ?
Autrement dit, quels projets n’existaient pas auparavant, qui ont été entièrement conçus, négociés et engagés sous leur gouvernance ? Quels investissements peuvent véritablement être considérés comme leur création propre, plutôt que comme la poursuite de projets initiés sous les régimes précédents ?
Cette distinction est essentielle, car le bilan d’un régime ne devrait pas seulement être mesuré à travers le volume financier des projets réalisés pendant son mandat. Il devrait également être évalué à partir de ce qu’il a effectivement créé, transformé et laissé comme héritage durable au pays.
Le devoir de vérité historique
La question n’est pas de nier les réalisations du CNRD ou les investissements actuellement engagés en Guinée. Mais de rétablir la chronologie et la responsabilité de chacun. Si Simandou représente aujourd’hui des dizaines de milliards de dollars d’investissements, il faut pouvoir distinguer ce qui relève des décisions prises avant 2021 de ce qui a été négocié ou créé depuis l’arrivée de Mamadi Doumbouya.
Autrement, l’histoire économique de la Guinée risque d’être réécrite au gré des besoins de communication politique.
La vraie question n’est donc pas seulement : « Combien de milliards ont été mobilisés sous le régime Doumbouya ? »
La vraie question est : « Parmi ces milliards, quels sont ceux que le CNRD et Mamadi Doumbouya ont réellement créés, et quels sont ceux dont ils ont simplement hérité ? »
C’est à cette question que devrait répondre Djiba Diakité pour donner un bilan sérieux à la gouvernance actuelle.
