Contre La sansure

Les minéraux critiques, moteurs de paix ou carburant des conflits ?

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Le pétrole a façonné la géopolitique du XXᵉ siècle. Le lithium, le cobalt, le nickel et le cuivre pourraient bien façonner celle du XXIᵉ. Alors que leur demande devrait tripler d’ici à 2030, ces minéraux critiques seront-ils la clé de la transition verte ou nourriront-ils les conflits de demain ?

À mesure que les véhicules électriques remplacent les moteurs thermiques et que les réseaux énergétiques se couvrent d’éoliennes, de panneaux solaires et de batteries, une nouvelle course mondiale s’accélère. Cette fois, l’enjeu n’est plus le contrôle des puits de pétrole, mais celui des minerais indispensables à la transition énergétique.

Le paradoxe est saisissant. Les ressources censées aider le monde à sortir des énergies fossiles risquent aussi d’alimenter les conflits de demain.

Devant le Conseil de sécurité des Nations Unies, mercredi, le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a dressé un constat sans détour. « Les revenus tirés de l’exploitation illicite des ressources naturelles éloignent trop souvent la paix », a-t-il déclaré, évoquant notamment l’est de la République démocratique du Congo (RDC), où les groupes armés continuent de profiter de l’exploitation illégale des minerais, mais aussi le Soudan, où l’or contribue à financer la guerre.

Pour le chef de l’ONU, la flambée de la demande mondiale crée certes « des opportunités vitales de développement » pour les pays producteurs. Mais elle nourrit également « une intense compétition géopolitique », exerce une pression croissante sur des chaînes d’approvisionnement concentrées et risque d’attiser les violences.

La transition verte peut-elle reproduire les erreurs du passé ?

La question posée par la RDC, qui présidait le  débat de mercredi sur les minéraux précieux au Conseil, dépasse largement son propre territoire.

Car derrière chaque batterie de véhicule électrique se cache une interrogation plus vaste : qui bénéficiera réellement de la transition énergétique ?

Pendant des décennies, de nombreux pays riches en ressources naturelles ont exporté leurs matières premières tandis que la transformation industrielle, les emplois qualifiés et les profits étaient captés ailleurs. Pour António Guterres, ce modèle doit prendre fin.

« Il est temps de rompre avec ce vieux schéma où les ressources sont extraites, la valeur créée ailleurs, et les communautés appauvries laissées seules face aux dégâts environnementaux et sociaux », a-t-il affirmé.

Le message est particulièrement fort en Afrique, où se concentrent une part considérable des réserves mondiales de minerais stratégiques. La RDC assure à elle seule plus de 70 % de la production mondiale de cobalt.

Pour Kinshasa, l’enjeu n’est plus seulement de vendre des minerais, mais de transformer cette richesse en développement.

« Dans l’Est de mon pays, la paix durable demeure indissociable de la lutte contre l’exploitation illégale des ressources naturelles, du démantèlement des groupes armés, de l’assèchement de leurs circuits de financement et de la fin des réseaux qui permettent à des minerais issus des zones de conflit d’intégrer les chaînes d’approvisionnement mondiales », a affirmé le président de la RDC Félix Tshisekedi, dans un discours lu par sa ministre des affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner. « Il ne peut y avoir de transition énergétique véritablement juste si elle repose sur l’injustice faite aux peuples producteurs. Il ne peut y avoir de chaînes d’approvisionnement réellement sûres sans sécurité pour les États et les communautés qui produisent ces ressources ».

Derrière cette formule se dessine une critique implicite de l’ordre économique actuel : la sécurité énergétique des pays consommateurs ne peut être dissociée de la sécurité des pays producteurs.

Le risque d’une nouvelle ruée impériale

Pour Ngozi Okonjo-Iweala, directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le danger est que les minerais critiques cessent d’être de simples matières premières pour devenir des instruments de puissance.

« Les minerais critiques sont de plus en plus considérés comme des actifs stratégiques, et non plus seulement comme des marchandises », a-t-elle averti.

Dans un contexte marqué par les tensions commerciales, les rivalités technologiques et la fragmentation de l’économie mondiale, la responsable de l’OMC redoute que les grandes puissances cherchent à verrouiller leur accès aux ressources par des accords exclusifs, reléguant les pays producteurs au rang de simples fournisseurs de matières brutes.

« La fragmentation amplifie les déséquilibres de pouvoir et encourage l’exploitation, la coercition et l’instrumentalisation des minerais critiques », a-t-elle prévenu.

Pour éviter ce scénario, elle plaide pour ce qu’elle appelle une « re-mondialisation » : des chaînes d’approvisionnement plus diversifiées, davantage de transformation locale et un commerce fondé sur des règles communes plutôt que sur le rapport de force.

Une bataille pour la valeur ajoutée

Au fond, le débat ne porte pas seulement sur les minerais eux-mêmes.

Il porte sur la valeur qu’ils génèrent.

Les pays producteurs réclament désormais davantage qu’une redevance sur l’extraction. Ils veulent raffiner, transformer, fabriquer. Ils veulent accueillir les usines de batteries, les chaînes d’assemblage et les emplois industriels qui les accompagnent.

Cette revendication est devenue centrale dans le discours africain sur les ressources naturelles.

Selon Ngozi Okonjo-Iweala, l’Afrique représente encore moins de 3 % du commerce mondial parce que son économie reste largement dépendante de l’exportation de matières premières. La création de chaînes de valeur locales autour des minerais critiques pourrait inverser cette dynamique, créer des emplois et renforcer la stabilité.

Le secrétaire général de l’ONU défend la même logique. « Les pays et les communautés doivent bénéficier en premier lieu des ressources qui se trouvent dans leur propre arrière-cour », a-t-il insisté.

Un choix politique

L’ONU voit dans cette nouvelle économie minérale un carrefour historique.

D’un côté, une trajectoire familière : extraction, corruption, contrebande, groupes armés et enrichissement d’une minorité.

De l’autre, un modèle fondé sur la transparence, la transformation locale, la traçabilité des chaînes d’approvisionnement et un partage plus équitable des bénéfices.

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