Un général en vacances, une armée en transe : Quand un simple voyage à Mykonos déclenche un serment d’allégeance
Que cache l’armée guinéenne : des officiers qui ourdissent un complot ou une armée sans âme ?
Il faut relire deux fois le communiqué du général Ibrahima Sory Bangoura pour être sûr d’avoir bien compris. Le président Mamadi Doumbouya part pour quelques jours à la plage, en famille, en Grèce, en tout cas selon le communiqué de son cabinet. Rien de plus banal pour un chef d’État en exercice depuis bientôt 5 ans. Et pourtant, ce simple départ en congé a suffi toute une armée nationale de faire descendre son chef d’état-major général dans l’arène de la communication politique, pour un texte solennel où l’on jure « fidélité constante », « loyauté indéfectible », où l’on promet d’« user de tous les moyens indispensables » et où l’on somme la population de ne pas céder « à la désinformation ».
On cherche en vain, dans l’histoire récente des nations qui vont bien, l’équivalent d’un état-major qui publie un communiqué de soutien quand son chef part en vacances. Emmanuel Macron part-il aux Brégançon sans que le chef d’état-major des armées françaises ne rappelle solennellement sa loyauté à la République ? Le roi du Maroc s’absente-t-il sans que ses généraux ne jurent fidélité sur la place publique ? Non.
Ce genre de rituel n’existe que dans un régime où le pouvoir sait, au fond de lui, qu’il est illégitime ou fragile, et où chaque absence du chef, aussi brève soit-elle, ouvre une fenêtre d’incertitude que seule l’armée peut refermer par la force du verbe, ou pire, par la force tout court.
Le lapsus qui en dit long
Le texte est révélateur bien au-delà de ses intentions. « Les forces de défense et de sécurité useront de tous les moyens indispensables à l’accomplissement de leur mission régalienne », cette phrase, glissée entre deux paragraphes de courtoisie protocolaire à l’endroit d’un président parti bronzer, n’a strictement aucune raison d’être si l’on parle bien d’un simple congé annuel.
On ne mobilise pas la totalité de la force publique, on ne brandit pas la menace des « moyens indispensables », pour accompagner une valise, un maillot de bain et une lunette de soleil sur les plages grecques. Cette phrase n’est pas un hommage. C’est un avertissement. Adressé à qui ? Aux populations, nous dit-on, sommées de ne pas céder « à la désinformation ». Mais quelle désinformation, précisément ? Le communiqué ne le dit jamais. Il agite un spectre sans jamais le nommer. C’est une technique classique de la propagande d’État : créer la peur d’une menace invisible pour justifier a priori la répression de tout ce qui viendrait la contredire.
Une armée qui parle trop pour une armée sereine
Une junte sûre d’elle n’a pas besoin de rassurer qui que ce soit sur sa loyauté envers elle-même. Ce communiqué, en réalité, ne s’adresse pas au peuple de Guinée, il s’adresse plutôt aux cadres de l’armée, aux officiers susceptibles de voir dans l’absence du chef visiblement mourant sous le poids de la maladie, une occasion, et aux chancelleries qui observent, depuis 2021, si le régime issu du coup d’État du 5 septembre tient encore debout sur ses 2 jambes.
Le vocabulaire martial « moyens indispensables », « vigilance », « stabilité intérieure », trahit une nervosité que la forme protocolaire ne parvient pas à masquer. On ne prépare pas ainsi le terrain pour des adieux à l’aéroport. On prépare le terrain pour l’hypothèse d’un vide, même de quelques jours, que l’on veut occuper par avance.
Il reste une question que le communiqué ne pose jamais, et qui hante pourtant chaque ligne : pourquoi 5 ans après la prise du pouvoir par le Comité National du Rassemblement pour le Développement, l’armée éprouve-t-elle encore le besoin de se justifier quand son chef décide de fermer les yeux pendant quelques jours au bord d’une piscine ou de la mer, soit-elle ? La réponse tient peut-être en une phrase : un pouvoir qui doit sans cesse prouver sa légitimité est un pouvoir qui, au fond, n’y croit plus lui-même.
Il convient de noter que la présidence, dans sa propre communication officielle, n’a pas jugé utile d’accompagner ce départ d’un tel luxe de précautions martiales, signe que l’initiative vient bien de l’état-major lui-même, et non d’une consigne présidentielle.
Rira bien qui rira le dernier.
