CELLOU DALEIN DIALLO A ENFIN PARLÉ : LES CROQUE-MORTS DE LA RÉPUBLIQUE VONT DEVOIR ROUVRIR LE CERCUEIL
Oui, mes chers compatriotes, Cellou Dalein Diallo a parlé. Le mort politique, le leader fini, le fantôme de la politique guinéenne a enfin donné signe de vie.
Celui que le pouvoir avait depuis longtemps déclaré politiquement décédé, définitivement enterré et confié aux bons soins des croque-morts de la propagande vient donc de se réveiller. Et visiblement, personne n’avait pensé à lui expliquer qu’il était mort. C’est une petite négligence administrative qui risque de coûter cher au service des pompes funèbres du pouvoir. Car voilà le cadavre qui respire, parle et, pire encore, pose des questions.
On avait donc organisé ses funérailles politiques. Disparition de son parti, fin de son influence, enterrement médiatique. Il ne restait plus qu’à choisir la musique et distribuer les petits fours. Et puis patatras ! Le défunt s’est assis dans son cercueil et a demandé le micro. C’est toujours gênant, un mort qui refuse de respecter son propre avis de décès. Surtout lorsqu’il commence par rappeler au régime ce qu’il racontait lui-même le 5 septembre 2021.
Ah, le 5 septembre ! Cette merveilleuse journée où des hommes en uniforme étaient arrivés avec la promesse de sauver la Guinée de l’instrumentalisation de la justice, du piétinement des libertés et du dysfonctionnement des institutions. Cinq ans plus tard, CDD vient expliquer que la République serait devenue précisément ce que les libérateurs avaient juré de combattre.
C’est tellement magnifique qu’on pourrait en faire un manuel de transition : « Comment renverser un pouvoir au nom de la démocratie et découvrir cinq ans plus tard qu’on est devenu le sujet du prochain réquisitoire démocratique. »
Le 5 septembre (2021, ndlr) devait être une opération chirurgicale. La République était malade, le chirurgien est arrivé avec son bistouri. Cinq ans plus tard, le patient demande simplement où sont passés ses organes.
Il fallait libérer la justice ? Elle serait tellement libre qu’on entend presque ses bottes lorsqu’elle avance. Il fallait rétablir les institutions ? Elles fonctionnent tellement bien qu’une simple volonté suffit parfois pour que chacun comprenne ce qu’il doit faire. Il fallait restaurer l’État de droit ? On semble surtout avoir restauré le droit de l’État à faire ce qu’il veut.
CDD parle de « restriction des libertés publiques », de « violation des droits de l’homme », de « disparitions forcées », d’« assassinats impunis de manifestants », de morts suspectes en détention et d’une justice « caporalisée, bafouée et déshonorée ». Rien que ça. Le bilan ressemble tellement à l’inventaire d’un régime en fin de chantier qu’on se demande si les ingénieurs de la transition n’ont pas confondu « refondation » avec « démolition ».
Et puis arrive le fameux dossier Algassimou Diallo. Là, le spectacle devient franchement surréaliste. CDD affirme n’avoir jamais parlé au magistrat, ni au téléphone ni de vive voix. Il dénonce un « montage si grossier » et un « mensonge d’État ». Nous voici donc entrés dans l’âge d’or de la haute technologie politique : quand on ne peut pas faire parler un adversaire, on peut toujours essayer de faire parler sa voix.
Et voici le citoyen guinéen devenu expert universel. Constitutionnaliste le matin, magistrat à midi, ingénieur du son à 15 heures, spécialiste de l’intelligence artificielle à 17 heures, enquêteur anticorruption à 19 heures et expert en complots à 21 heures. Tout cela avec un téléphone Android et une connexion VPN. Quelle République moderne !
Toutefois une question demeure toujours. Pourquoi fabriquer la voix d’un homme dont on nous explique depuis des années qu’il n’existe plus politiquement ? Pourquoi ressusciter médiatiquement celui qu’on prétend avoir définitivement enterré ? Un mort politique est pourtant très pratique. Il ne parle pas, ne contredit pas, ne demande pas de preuves, ne rappelle pas les promesses du 5 septembre et ne demande pas où sont passées les libertés, la justice et les institutions. Le problème avec CDD, c’est qu’il semble avoir raté cette partie du programme. Il parle. Et en parlant, il renvoie le pouvoir à sa propre parole.
Voilà peut-être le véritable opposant du régime. Non pas CDD, ni l’opposition, ni les réseaux sociaux, mais sa propre promesse du 5 septembre 2021. Cette promesse qui revient aujourd’hui comme témoin à charge. C’est cruel, une promesse politique. Elle peut avoir une mémoire. Et en Guinée, la mémoire semble désormais être devenue une activité subversive.
CDD parle également de « rétrocommissions », de surfacturations de contrats publics, d’octroi de licences, d’exonérations indues, de détournements de deniers publics et d’acquisitions immobilières à Conakry, dans la sous-région, en Europe et en Amérique du Nord. Là encore, le pouvoir devrait se méfier d’une arme redoutable : les chiffres.
Quand un citoyen demande « combien ? », ce n’est pas forcément un complot. Quand il demande « pourquoi ? », ce n’est pas forcément une tentative de déstabilisation. Quand il demande « où est passé l’argent ? », ce n’est pas une insurrection. C’est parfois simplement de l’arithmétique. Et l’arithmétique a cette vilaine habitude de refuser de faire de la propagande. Deux plus deux font quatre, même lorsqu’un communiqué souhaiterait qu’ils fassent dix.
Lorsqu’apparaissent des centaines de millions dans des annonces publiques, des contrats, des infrastructures ou des rénovations, le citoyen a parfaitement le droit de sortir sa petite calculette sans demander une autorisation de port d’arme. En Guinée nouvelle, la calculette semble d’ailleurs être devenue une arme de destruction massive. Un citoyen qui additionne est suspect. Un journaliste qui vérifie est dangereux. Un opposant qui questionne est déstabilisateur. Un magistrat qui refuse de suivre le mouvement devient encombrant. Mais un pouvoir qui exige qu’on le croie sur parole serait simplement patriote.
Quelle merveilleuse inversion ! Il faut croire les communiqués, les accusations, les montages, les chiffres, les promesses et surtout éviter de trop vérifier. Car vérifier, c’est douter. Douter, c’est suspect. Suspect, c’est presque déstabilisateur. Et déstabilisateur, vous connaissez la suite : on finit par découvrir qu’il fallait sauver la République contre vous.
Et puis vient la morale finale de CDD : « À force de crier au loup, on finit par le voir ». Magnifique. Depuis cinq ans, le pouvoir crie au loup. Le loup est partout : dans l’opposition, les médias, les réseaux sociaux, les manifestations, les magistrats, les critiques et même chez les citoyens qui refusent de dormir. À ce rythme, la Guinée devrait être devenue une réserve naturelle. Mais le peuple regarde, cherche, scrute, écoute. Et curieusement, il ne voit toujours pas le loup annoncé. Il voit plutôt ceux qui crient, accusent, arrêtent, jugent, communiquent, gouvernent et, surtout, ceux qui tiennent la laisse.
Voilà pourquoi CDD a peut-être parlé au bon moment. Parce qu’un fantôme politique ne vient pas seulement hanter les maisons. Il vient hanter les récits officiels. Et le pouvoir avait construit tout son récit sur l’idée simple que CDD était fini. Le voici donc, cinq ans plus tard, obligé de répondre à un homme qu’il avait déjà enterré. Quel embarras !
Alors oui, CDD a parlé. Le mort politique, le leader fini, le fantôme a parlé. Et, merveille des merveilles, son décès politique n’a toujours pas été confirmé par l’intéressé. Les croque-morts de la République vont donc devoir ressortir leurs outils, convoquer une nouvelle commission d’enterrement, réviser le certificat de décès et surtout expliquer au défunt pourquoi il vient encore troubler la cérémonie.
Mais il y a plus grave pour eux, car le mort n’a pas seulement parlé de lui. Il a parlé de la République, de la justice, des libertés, des institutions, de l’argent public et de la légitimité. Et chaque mot ressemble désormais à une petite pelle qui vient déterrer les promesses enterrées depuis le 5 septembre 2021. Le pouvoir qui voulait enterrer CDD vient peut-être de ressusciter son discours. Et parfois, en politique, c’est beaucoup plus dangereux. Parce qu’un homme peut être enterré, une parole, beaucoup moins, une mémoire, encore moins et une promesse trahie, jamais.
Alors, mes chers compatriotes, ne dérangeons surtout pas les croque-morts. Laissons-les travailler. Ils ont déjà enterré tellement de choses qu’ils doivent maintenant avoir une solide expérience professionnelle. Mais qu’ils prennent leur temps. Car avant de fermer le cercueil, il faudrait peut-être vérifier si le mort est vraiment mort.
Alpha Issagha Diallo
Diplômé de l’École supérieure des enterrements politiques ratés.
Membre honoraire de l’Association des citoyens qui vérifient si les morts sont vraiment morts.
