Contre La sansure

PENSONS POSITIF, SURTOUT QUAND LE POSTE EST NÉGATIVEMENT MENACÉ

0

Après avoir découvert le Simandou, l’or, la bauxite, le Fonds souverain et les milliards de dollars, voilà que la Guinée vient de découvrir sa matière première la plus précieuse : la pensée positive.

Et qui donc vient nous révéler ce nouveau gisement ? Abdoulaye Diallo, économiste de formation, ancien directeur général de l’École Normale des Professeurs d’Enseignement Technique et Professionnel, devenu aujourd’hui chef de cabinet au ministère de l’Industrie et du Commerce.

Voilà une trajectoire qui mérite elle aussi d’être étudiée par les spécialistes du développement. Comment passer de directeur d’une école publique à chef de cabinet d’un ministère, puis expliquer aux citoyens que leur devoir est de penser positivement au chef de l’État ? Il y a décidément des carrières qui méritent leur propre fonds souverain.

Dans sa tribune KILOmétrique publiée chez mosaiqueguinee.com (*) et intitulée « Guinée : nous avons plus à gagner en soutenant Doumbouya », notre économiste nous explique avec un enthousiasme qui ferait rougir un attaché de presse que les Guinéens auraient « plus à gagner qu’à perdre » en soutenant Mamadi Doumbouya. Et surtout, il nous prévient que la Guinée doit rester stable.

Très bien. Mais voilà une petite difficulté. Soutenir un dirigeant n’est pas une condition de la stabilité d’un pays. Une République stable n’est pas une chorale où tout le monde chante la même partition par peur de déranger le chef d’orchestre.

Et puis arrive la grande trouvaille intellectuelle. Oui, Napoleon Hill ! Le développement personnel vient donc à la rescousse du développement national. Nous pensions naïvement qu’il fallait des institutions solides, des politiques publiques efficaces, une justice indépendante, des mécanismes de contrôle, une gestion rigoureuse des ressources et une véritable reddition des comptes.

Erreur. Il suffisait de penser positif. Voilà donc la nouvelle équation guinéenne : Pensons positivement → Doumbouya réussira → la Guinée réussira → Simandou réussira → nous réussirons tous.

Et si jamais quelque chose tourne mal ? Il faudra probablement chercher le coupable dans notre cerveau. Car selon cette merveilleuse philosophie, si nous pensons négativement, l’univers nous renverra des conditions d’existence chaotiques. Autrement dit, si un citoyen critique le pouvoir et que l’économie va mal, ce n’est peut-être pas la politique publique qui pose problème, c’est son mauvais état d’esprit. C’est vraiment magnifique, mon grand. On attend maintenant le décret créant le ministère de la Pensée Positive, avec une direction générale chargée de verbaliser les citoyens qui auraient des idées trop négatives sur la gouvernance.

Mais soyons sérieux deux minutes. Le problème de la Guinée n’est pas que ses citoyens pensent trop négativement mais précisément parce qu’on voudrait parfois leur demander de ne plus penser du tout, mais simplement d’applaudir.

Simandou est une réalité économique majeure. Personne ne demande aux Guinéens de nier les investissements, les infrastructures ou les perspectives minières. Mais transformer chaque réalisation publique en preuve du génie personnel du chef de l’État relève moins de l’économie que de la mythologie politique.

Depuis 1958, nous explique-t-on, aucun dirigeant n’aurait réussi ce que Doumbouya aurait accompli en quelques années. Voilà une affirmation qui exige autre chose que Napoleon Hill. Elle exige des chiffres, des sources, des comparaisons et surtout un peu de mémoire historique. Car le minerai de fer n’est pas né le jour où le CNRD est arrivé au pouvoir. Simandou n’est pas sorti miraculeusement de la tête d’un général en septembre 2021.

Les contrats, les négociations, les infrastructures, les consortiums, les investissements et les décennies de discussions qui ont précédé ne disparaissent pas parce qu’un nouveau pouvoir décide d’en écrire le générique final à son nom. Sinon, demain, il suffira d’inaugurer une route commencée sous le gouvernement précédent pour devenir l’inventeur de l’asphalte.

Mais le passage le plus extraordinaire de la tribune soviétique d’Abdoulaye Diallo reste celui consacré à l’obligation morale de souhaiter la réussite du dirigeant. Là, nous entrons carrément dans la métaphysique administrative. Là, on dirait que notre économisme a consulter Koto Nassirou-président avant de rédiger. Il faudrait, nous dit-on, désirer intensément que le dirigeant réussisse. Pourquoi ? Parce que Napoleon Hill.

On attend donc maintenant la prochaine étape. Des séances nationales de visualisation collective du président réussissant sa mission. Tous les Guinéens assis en cercle, yeux fermés : « Je vois Doumbouya réussir ». « Je vois la Guinée réussir ». « Je vois Simandou réussir ». « Je vois mon salaire augmenter ». « Je vois les hôpitaux fonctionner ». « Je vois la justice indépendante ». « Je vois les institutions respecter la Constitution ». Et surtout, « Je vois mon chef de cabinet conserver son poste ». Oups !

C’est peut-être là que Napoleon Hill rencontre soudainement la réalité. Parce qu’il existe une petite différence entre penser positivement à son pays et penser positivement à celui qui vous emploie. Le premier s’appelle patriotisme. Le second peut parfois s’appeler prudence professionnelle. Et puisque l’auteur nous invite à regarder les choses sous l’angle de la « raison d’être », posons humblement la question : « quelle doit être la raison d’être d’un citoyen ? »

Soutenir le pouvoir ? Non. La raison d’être d’un citoyen est de servir son pays, y compris lorsque cela exige de dire au pouvoir qu’il se trompe. Un citoyen qui applaudit tout n’est pas nécessairement positif. Il peut simplement être silencieux. Et un citoyen qui critique n’est pas nécessairement négatif. Il peut simplement être éveillé.

La démocratie ne fonctionne pas avec des citoyens programmés pour envoyer des pensées positives au palais présidentiel. Elle fonctionne avec des citoyens capables de dire « ceci est bien », mais aussi « ceci est faux », « ceci est dangereux », « ceci doit être corrigé ». Sinon, nous ne construisons pas un État mais une secte du succès dans laquelle toute réussite appartient au chef, tout échec appartient aux citoyens qui n’ont pas suffisamment cru.

C’est génial, mon grand, le pouvoir devient ainsi toujours innocent et le peuple toujours responsable. Croissance de 6 %, investissements, Simandou, hausse des recettes ? Bravo au chef. Problème économique, chômage, pauvreté ? Mauvaise pensée des citoyens. Mauvaise gouvernance ? Attention, vous êtes décidément trop négatif. Voilà une théorie politique extraordinairement confortable. Elle permet au dirigeant de ne jamais perdre.

Cependant il reste une question que Napoleon Hill n’a peut-être pas suffisamment étudiée. Que devient la pensée positive lorsqu’elle rencontre la calculette ? Parce qu’en économie, monsieur l’économiste, on ne transforme pas les projections en résultats simplement en les visualisant très fort. On ne transforme pas les milliards annoncés en milliards disponibles par la puissance de la pensée. On ne transforme pas, non plus, une promesse en bilan par la foi. Et surtout, on ne transforme pas une République en Singapour en répétant « Singapour » devant un miroir.

La Guinée a besoin de croissance, de Simandou, d’investissements, de transformation locale, d’emplois et de recettes minières, oui, absolument. Mais elle a surtout besoin de quelque chose que la tribune oublie curieusement. Des institutions capables de survivre aux hommes qui les dirigent. Parce que le véritable succès d’un pays n’est pas qu’un homme réussisse. C’est que le pays continue de fonctionner lorsque cet homme n’est plus là.

Voilà précisément pourquoi il faut se méfier de cette nouvelle philosophie selon laquelle le citoyen devrait souhaiter la réussite personnelle du dirigeant. Nous ne sommes pas chargés de faire réussir Mamadi Doumbouya. Nous sommes chargés de faire réussir la Guinée. Et si un dirigeant fait bien son travail, nous le dirons. S’il fait mal son travail, nous le dirons également. Sans haine, sans encensoir, sans séance de méditation et surtout sans demander à l’univers de nous pardonner notre manque d’enthousiasme.

Quant à Abdoulaye Diallo, souhaitons-lui sincèrement beaucoup de succès dans sa carrière. Après tout, il nous enseigne lui-même que tout ce que nous pensons peut finir par se réaliser. Il suffit donc peut-être qu’il pense très fort à son poste. Très, très fort. Avec foi, visualisation, détachement et surtout avec Napoleon Hill à portée de main.

Pour le reste, nous autres citoyens continuerons à penser. Même négativement, parfois. Parce qu’une République où il devient dangereux de penser négativement est souvent une République où quelqu’un a surtout besoin que tout le monde pense positivement à son sujet.

Alpha Issagha Diallo

Citoyen sans poste à défendre, donc dangereusement libre de penser négativement.

(*) https://mosaiqueguinee.com/2026/08/guineennes-guineens-nous-avons-plus-a-gagner-qua-perdre-en-soutenant-doumbouya-par-abdoulaye-diallo/

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

× Comment puis-je vous aider ?