« Monsieur le Président, la boussole, vous l’aviez déjà en poche en 2021 »
Monsieur le Président,
Vous avez écourté vos vacances. Onze jours en Grèce, et puis ce retour hâté, ce blindé emprunté à la sortie de l’aéroport Ahmed-Sékou-Touré, cette escorte renforcée jusqu’à Kaloum, dans un pays où l’on chuchote plus qu’on ne parle sur l’état réel des rapports de force au sein de votre propre garde. Vous êtes rentré. Et de ce retour, vous avez tiré un message adressé au peuple souverain : la corruption ne sera plus tolérée, « aucun rang, aucune fonction, aucune proximité » ne mettra plus quiconque à l’abri de la rigueur républicaine.
Cette phrase, vous ne l’inventez pas aujourd’hui. Vous l’avez déjà prononcée, presque mot pour mot, le 5 septembre 2021, au lendemain de votre prise du pouvoir. Vous aviez juré alors qu’il n’y aurait « pas de chasse aux sorcières », mais que « la justice serait la boussole qui orientera chaque citoyen guinéen ». Vous l’avez répétée en 2022, en Conseil des ministres, comme une vieille promesse qu’on ressort du tiroir. Cinq ans ont passé. La boussole n’a jamais quitté votre poche.
Car pendant ce temps, la CRIEF a rempli des cellules sans remplir de dossiers. D’anciens commis de l’État croupissent en détention depuis des années, sans procès, sans preuves montrées aux Guinéens. Et l’on continue de nommer, par décret, à la tête d’entreprises publiques, des hommes visés par des plaintes. Voilà ce qu’est devenue, dans les faits, la boussole de 2021.
Cette CRIEF, je l’ai plaidée. Je sais donc de quoi je parle : j’y ai vu un accusateur public tenir l’accusation pour une évidence et réclamer la condamnation sans jamais rien démontrer, comme si le seul fait d’accuser suffisait à faire preuve.
Et pendant que la Guinée s’interroge sur sa propre boussole, c’est tout le Sahel qui s’enfonce dans la même nuit. Un confrère, Mountaga Tall, est enlevé avec son fils, sans le moindre fondement, sur la base de rien. Un autre, Guy Hervé Kam, est maintenu en prison par la seule volonté du pouvoir, en violation de tout ce que le droit commande. Un journaliste, défenseur des droits de l’homme, est arrêté dans ce pays voisin où l’on a pris l’habitude d’anéantir les libertés.
Rien de tout cela n’est éternel. Un jour, cela finira. Un jour, les vainqueurs d’aujourd’hui seront les vaincus de demain. Un jour, le droit et la justice reviendront, plus forts qu’avant.
Alors oui, votre détermination affichée contre la corruption mérite d’être entendue.
Aucun pays ne peut durablement se développer lorsque les ressources publiques sont détournées, lorsque l’enrichissement illicite prospère, lorsque la proximité avec le pouvoir tient lieu d’immunité.
C’est juste. Mais ce n’est pas neuf. Et ce n’est pas assez.
Un chef d’État qui interrompt ses vacances pour reparler de rigueur républicaine ne peut se contenter de ressortir, cinq ans après, la promesse qu’il n’a pas tenue. Si le rang, la fonction et la proximité ne protègent plus personne, alors tenez enfin, jusqu’au bout, la promesse que vous vous êtes faite à vous-même.
Ne réchauffez pas la boussole. Faites-la fonctionner.
Car la Guinée de 2026 n’attend pas seulement un État plus riche. Elle attend un État plus juste.
Elle n’attend pas seulement les milliards de Simandou. Elle veut savoir ce que cette richesse changera dans la vie quotidienne du Guinéen : dans son école, son hôpital, son emploi, sa route, son accès à l’eau et à l’électricité, dans la dignité de son travail et dans l’avenir de ses enfants.
La véritable mesure de la Refondation sera finalement le bonheur des Guinéens.
Ce bonheur suppose la prospérité. Mais il suppose tout autant la liberté, la sécurité, la justice et la certitude que personne ne peut être soustrait à la protection de la loi.
La Guinée a surtout besoin de se retrouver.
Elle doit faire vivre dans une même communauté de destin la Basse-Guinée, la Moyenne-Guinée, la Haute-Guinée et la Guinée forestière, sans assignation ethnique, sans méfiance régionale et sans instrumentalisation politique de nos différences.
La diversité guinéenne ne doit plus jamais devenir une ligne de fracture. Elle doit être une richesse nationale.
Peul, Malinké, Soussou, Forestier ou appartenant à toute autre communauté, chacun doit pouvoir se dire d’abord et pleinement Guinéen, avec exactement les mêmes droits, la même dignité et les mêmes chances devant la République.
Voilà aussi ce que devrait signifier le « vivre-ensemble ».
Il ne se décrète pas depuis un communiqué de presse, si sec et si protocolaire soit-il. Il se construit par la justice.
Il se construit lorsque le citoyen sait que son appartenance politique, son opinion, son origine, sa région ou sa critique du pouvoir ne détermineront jamais ses droits.
Il se construit lorsque l’opposition peut s’opposer, lorsque la société civile peut interpeller, lorsque les journalistes peuvent informer, lorsque les associations peuvent agir et lorsque le citoyen peut contester le pouvoir sans devenir pour autant un ennemi de la République.
La pluralité n’affaiblit pas la Guinée. Elle la protège.
C’est pourquoi le temps est venu de remettre pleinement sur pied un pluralisme politique, associatif, syndical et médiatique sans contraintes autres que celles légitimement prévues par la loi dans une société démocratique.
Et puisque vous affirmez, depuis Kaloum, qu’une nation ne se bâtit pas dans l’impunité, alors cette affirmation doit valoir pour tout le monde.
Elle conduit nécessairement à une question que la République ne peut continuer d’esquiver, et qu’aucun retour de vacances ne saurait faire oublier :
Où sont Oumar Sylla, dit Foniké Menguè, et Mamadou Billo Bah ?
Deux années ont passé depuis leur disparition.
Leurs familles ont droit à la vérité.
Leurs enfants ont droit à la vérité.
La Guinée a droit à la vérité.
Il en va de même de tous ceux dont le sort demeure inexpliqué.
Une République forte ne redoute jamais la vérité. Elle la recherche. Elle la dit. Elle juge, lorsqu’il y a lieu, et elle répare.
Notre histoire nous commande cette exigence.
La Guinée a connu le Camp Boiro. Elle a connu les exécutions politiques, les disparitions, les prisons et les déchirures dont les mémoires traversent encore les familles.
Cette histoire ne doit pas être utilisée pour dresser les Guinéens les uns contre les autres.
Elle doit leur faire prononcer ensemble une seule promesse :
Plus jamais ça.
Plus jamais la disparition d’un citoyen sans réponse.
Plus jamais la peur comme instrument politique.
Plus jamais l’impunité comme privilège.
Plus jamais l’ethnie ou la région comme raccourci vers le pouvoir ou comme motif d’exclusion.
La Guinée dispose aujourd’hui d’atouts considérables. Simandou peut transformer son économie. Ses infrastructures peuvent transformer son territoire. Sa jeunesse peut transformer son avenir.
Mais aucune mine, aucun chemin de fer, aucun port et aucun taux de croissance ne remplacera jamais la confiance entre un peuple et son État.
C’est cette confiance qu’il faut maintenant reconstruire.
Par la Justice.
Par la vérité.
Par la liberté.
Par l’égalité des citoyens.
Par la réconciliation des mémoires.
Par l’harmonie entre toutes les communautés et toutes les régions naturelles de Guinée.
Et par une prospérité dont les fruits arrivent effectivement jusque dans les foyers, et non dans les seuls discours qui saluent son arrivée.
Monsieur le Président, vous avez interrompu vos vacances pour vous adresser au peuple souverain de Guinée et faire de la lutte contre la corruption le symbole de votre exigence républicaine. Vous auriez pu vous en tenir là. Vous avez choisi, une fois de plus, de convoquer la boussole de 2021. Ne la convoquez pas pour la forme.
Faites-la fonctionner, enfin, pour de vrai.
Faites de la Justice la boussole réelle de la République, et non son slogan ; de l’État de droit sa méthode ; des droits et libertés sa ligne rouge ; du pluralisme sa respiration ; de l’unité nationale son ambition ; et du bonheur des Guinéens la mesure ultime de son action.
Alors, et alors seulement, votre formule prendra toute sa signification :
« Aucun rang, aucune fonction, aucune proximité ne met quiconque à l’abri de la rigueur républicaine. »
Personne.
Ni les puissants.
Ni les proches.
Ni même l’État.
Par Mamadou Ismaïla KONATÉ,

Avocat à la cour,
Barreaux du Mali et de Paris,
Arbitre international,
Ancien garde des Sceaux,
Ministre de la Justice
