QUAND L’ÉCONOMISTE RANGE LA CALCULETTE ET SORT LE ZAM-ZAM
Parfois, il faut remercier ses contradicteurs. Ils finissent toujours par révéler, mieux que vous ne pourriez le faire vous-même, ce qui les embarrasse réellement.
Après ma tribune consacrée à la grande théorie du « pensons positif pour sauver la Guinée et soutenons Doumbouya » (*), je m’attendais, de la part de son auteur, à une réponse économique. Un chiffre, une source, une correction, une démonstration ou au moins une contradiction argumentée. Quelque chose, enfin, venant de l’économiste de formation, ancien directeur général d’une école publique et actuel chef de cabinet d’un ministère.
Mais non. Voici sa réponse : « Je vais vous dire : le seul bénéfice que je tire de vos propos concernant mon opinion, c’est de me rendre compte que je dois remercier encore davantage le tout puissant de m’avoir protégé de la haine. La haine est mauvaise à telle enseigne qu’elle nous obscurcit le jugement. Monsieur, un conseil de frère (j’imagine déjà ce que vous allez faire avec) allez faire une oumra et demandez au tout puissant de faire en sorte que les gorgées de zam zam que vous allez déguster, nettoient votre cœur. Amine. »
Encore une fois, magnifique. L’économiste vient de déposer sa calculette au vestiaire pour entrer dans la mosquée. Je dois reconnaître que je ne m’attendais pas à cette évolution spectaculaire du débat.
Dans sa tribune, il était économiste. Il nous parlait d’IDE, de croissance, de Simandou, de recettes minières, de Fonds souverain, de transformation locale et même de Napoleon Hill. Je lui réponds sur le terrain des arguments, et soudain… Zam-Zam. La croissance de 6 %, les 7 milliards d’IDE, les projections de recettes minières ont disparu. Napoleon Hill lui-même a disparu. Il ne reste plus qu’une chose à nettoyer : MON CŒUR.
Voilà donc la technique ultime de l’argumentation économique version CNRD. Lorsque quelqu’un pose des questions embarrassantes sur les chiffres, diagnostiquez-lui un problème spirituel. Il ne conteste pas mes arguments, ne démontre pas que j’ai tort, ne corrige aucune donnée et ne répond à aucune question. Il décrète simplement que je suis animé par la haine.
C’est extraordinaire. La haine serait donc devenue la nouvelle unité de mesure de l’économie guinéenne. On ne dira bientôt plus, « Quelle est la croissance ? » mais, « Quel est ton niveau de haine ? ». On ne vérifiera plus les comptes publics, on examinera les cœurs. On ne demandera plus « Où sont les preuves ? », on demandera « As-tu suffisamment bu de Zam-Zam ? ». Et si les chiffres ne correspondent pas aux annonces, surtout ne cherchons pas dans les politiques publiques. C’est probablement le cœur du citoyen qui est mal calibré.
Soyons sérieux, je n’ai absolument rien contre la foi de mon contradicteur. Qu’il remercie Dieu, qu’il prie pour la Guinée et pour moi, qu’il fasse une Oumra, c’est son droit le plus strict. Je lui souhaite même sincèrement que ses prières soient exaucées. Mais il y a une petite confusion dans son raisonnement. La foi est respectable mais ne remplace pas l’argumentation. Et lorsqu’un économiste publie une tribune économique, puis répond à la critique économique par une prescription spirituelle, je suis bien obligé de constater que quelque chose a changé.
Le débat a changé de ministère. Je demandais des comptes, on me propose du Zam-Zam. Je demandais des chiffres, on me parle de mon cœur. Je questionnais une politique, on diagnostique ma spiritualité. Voilà qui est particulièrement pratique. Il suffit désormais, pour éviter toute contradiction, de transformer son adversaire en malade du cœur.
Et puisque l’auteur aime tant Napoleon Hill, permettons-nous de compléter sa philosophie. Il nous expliquait que nos pensées façonnent notre réalité. Très bien. Mais une pensée positive ne transforme pas une projection en résultat, une croyance ne transforme pas un chiffre en réalité, une prière ne dispense pas un gouvernement de rendre des comptes et surtout, la critique d’un pouvoir n’est pas de la haine. Parfois, c’est simplement du patriotisme, de la vigilance, du désaccord et parfois, plus simplement encore, c’est un citoyen qui refuse de prendre les slogans pour des statistiques.
Je pourrais d’ailleurs suivre son conseil. Aller faire la Oumra, boire du Zam-Zam et demander au Tout-Puissant de nettoyer mon cœur. Mais j’ajouterais une petite demande personnelle : « Seigneur, puisque Tu as nettoyé mon cœur, donne-moi aussi la lucidité de continuer à poser des questions lorsque les chiffres ne parlent pas le même langage que les discours ». Et pourquoi pas une seconde d’ailleurs : « Seigneur, protège également la Guinée de tous ceux qui confondent amour du pays et obligation d’applaudir ceux qui le gouvernent ».
Parce qu’aimer la Guinée ne signifie pas aimer aveuglément son gouvernement. La Guinée est plus grande que Mamadi Doumbouya. Elle était là avant lui et sera là après lui. Et c’est précisément parce que nous aimons ce pays que nous devons pouvoir examiner ses politiques sans être accusés de haine.
Alors, cher frère Abdoulaye Diallo, faites votre Oumra, buvez votre Zam-Zam, priez pour mon cœur et moi, je vous promets même de prier pour le vôtre. Mais au retour, reprenez votre calculette. Nous reprendrons calmement le débat là où vous l’avez abandonné. C’est à dire les chiffres, les faits, les résultats et les preuves. Parce que pour nettoyer un cœur, le Zam-Zam suffit peut-être mais pour nettoyer une démocratie, il faut surtout de la vérité.
Alpha Issagha Diallo
Citoyen sans poste à défendre, donc dangereusement libre de poser des questions.
