De la démocratie en Afrique (Par Tierno Monénembo)
Ousmane Ndiaye qui a certainement lu Tocqueville, sait que « en politique, ce qu’il y souvent de plus difficile à apprécier, c’est ce qui se passe sous nos yeux. » La démocratie par exemple qui est là sous nos yeux et à laquelle plus personne ne comprend rien, à force de théories fumeuses et de détournement de sens.
Ce journaliste sénégalais, ancien rédacteur en chef de TV5 Monde, vient à point nommé, avec son regard lucide et sa très belle plume, nous aider à trouver des repères dans cette Afrique en dérive, ce champ de ruines qui n’est plus que politique, qui est aussi devenu sémantique. Car les démagogues et les opportunistes qui nous mènent en enfer ne se contentent plus de falsifier les faits, ils tronquent aussi le discours. Chez ces gens-là, la politique, c’est de la haute couture, du cousu main. Tout, la parole comme le geste, doit aller avec le goût et la taille du potentat du jour.
Tout est bon pour se remplir les poches.
Après avoir porté aux nues les faux démocrates d’hier, voilà que nos intellectuels se jettent aux pieds des putschistes d’aujourd’hui au nom du souverainisme, du panafricanisme, ces mots que le populisme a rendu creux, que l’on n’entend plus d’ailleurs que dans la bouche des marchands d’illusion et des charlatans.
Journaliste rigoureux, intellectuel engagé mais lucide, Ousmane Ndiaye ne pouvait rester indifférent au débat affligeant qui règne aujourd’hui. Des gens qui se disent sérieux parmi lesquels des écrivains, des journalistes, des historiens, des sociologues, veulent nous faire comprendre que la démocratie n’est pas faite pour les Africains, la démocratie est une chose de Blancs, faite pour les Blancs, rien que pour les Blancs. Pour parler cru, le Nègre n’est pas fait pour la liberté. Ce qu’il lui faut, c’est des chicottes et des chaînes. Où vont-ils chercher ça ? Chez Chirac, chez Sarkozy, chez Gobineau ?
Ousmane Ndiaye ne pouvait rester indifférent à ce débat affligeant. S’il a pris la plume, c’est pour se dresser contre ce drôle de syllogisme qui commence à faire florès : La démocratie est occidentale, être souverainiste, c’est être anti-occidental donc c’est refuser la démocratie, ce produit nocif de l’Occident.
Pour commencer, il dénonce le caractère paradoxalement européocentriste de ces anti-impérialistes convaincus. Il sort le débat des situations et le replace à l’échelle de l’histoire. La démocratie ne vient ni d’Athènes ni de La Baule. Elle est universelle, immanente (elle a toujours existé dans toutes les sociétés) et évolutive dans le temps. Il reproche à ces nationalistes le peu d’égard qu’ils nourrissent pour leurs propres nations. Il rappelle que tous nos empires et royaumes (voir le kouroukanfouga, la charte des chasseurs bambara, la constitution des Lébous, la constitution du Fouta-Djalon étaient des formes de démocratie). Le Fouta-Djalon dès 1727, a instauré l’alternance, le contre- pouvoir, le contrôle et le recours (les quatre règles de base des démocraties modernes) bien avant l’Indépendance américaine et la Révolution française.
Puisque la démocratie est inadaptée à l’Afrique, que proposent alors nos tonitruants activistes ? La dictature, la dictature éclairée, nuancent-ils. Et ils ont vite trouvé un champion pour incarner cette nouvelle doctrine. Il s’appelle Paul Kagamé et il est paré de toutes les vertus. Il a arrêté le génocide et développé son pays parce qu’il dirige d’une main de fer, parce qu’il ne tolère aucune contestation. Ses opposants n’ont pas le choix : le cercueil ou le bagne. Et comme Ousmane Ndiaye ne s’en laisse pas conter, il a porté son regard de fouinard sur les données chiffrées du miracle que l’on attribue à tort au despote de Kigali.
Le Rwanda occupe le 159 ème rang sur 193 pays alors que ces modèles de démocratie que sont le Cap-Vert (120 ème), le Botswana (108ème), Maurice (73ème) et les Seychelles (54ème) font beaucoup mieux. Là- dessus, pas besoin de polémique. Contentons-nous de regarder autour de nous : les pays où les élections sont libres et trans parentes, où les droits de l’homme sont respectés se portent bien mieux que les autres.
Non, conclut Ousmane Ndiaye, ce n’est pas la démocratie qui pose problème. La civilisation africaine est parfaitement compatible avec la démocratie moderne. C’est plutôt la conscience civique et morale de nos fumistes de dirigeants qui laisse à désirer.
Tierno Monénembo
L’Afrique contre la démocratie, mythes, déni et péril de Ousmane Ndiaye, éditions Riveneuve, (Paris 2025).
