Afrique francophone : le prix oublié de la dignité humaine (Par Aliou Barry)
Combien de générations devrons-nous encore sacrifier avant de comprendre qu’un État qui piétine ses propres enfants est un État sans avenir ? Depuis les vagues d’indépendances des années 1960, l’Afrique francophone s’enfonce dans un vertige tragique, celui de bâtir des régimes sur les décombres répétés de la sacralité humaine.
Si je centre ma réflexion sur cet espace, c’est d’abord parce qu’il constitue le cœur de mes recherches et de mes engagements, mais c’est aussi par lucidité. De tout le continent, la partie francophone reste le théâtre privilégié d’une instabilité chronique, de coups d’État à répétition et de crises politiques récurrentes où la conquête du pouvoir supplante systématiquement le respect de l’être humain.
Dans nos sociétés profondément croyantes, nourries de valeurs communautaires d’empathie et de solidarité, un fil conducteur fait de sang et d’arbitraire s’est pourtant imposé. Au-delà des alternances, qu’il s’agisse de régimes civils, de juntes militaires, de révolutions proclamées ou de serments de refondation, la dignité du citoyen sert systématiquement de monnaie d’échange ou de cible.
Ce constat n’est ni une prise de position partisane, ni une accusation ciblée visant à personnaliser les responsabilités, mais l’expression d’un cri du cœur face à un mépris d’État devenu presque institutionnel. Certes, le Sénégal a longtemps incarné une exception remarquable avec ses alternances pacifiques et sa tradition républicaine. Mais cette exception ne doit pas masquer la règle générale, d’autant que même ces bastions démocratiques restent vulnérables dès que le pouvoir se sent menacé.
Au sommet de nos États, l’hypocrisie politique a atteint son paroxysme. Il est en effet profondément illusoire de gesticuler sur la scène internationale en brandissant l’indépendance et la souveraineté, alors même que le socle matériel de nos nations demeure en totale sujétion. Comment prétendre être souverain quand, plus de six décennies après les indépendances, nos économies continuent d’exporter leurs ressources naturelles brutes sans la moindre transformation locale, renonçant ainsi à toute création de valeur et d’emplois pour la jeunesse ?
De quelle indépendance parle-t-on lorsque la survie alimentaire de nos populations dépend directement de l’importation massive de denrées de première nécessité, et que nos États s’avèrent incapables d’offrir à leurs citoyens un système éducatif de qualité et des structures de santé dignes de ce nom ? La souveraineté ne s’ordonne pas par des slogans virulents, elle se bâtit sur la capacité réelle d’un peuple à se nourrir, s’instruire, se soigner et transformer lui-même ses propres richesses.
Cette faillite structurelle débouche sur un drame humain d’une violence inouïe, le naufrage de notre jeunesse. Incapables d’offrir la moindre perspective économique, d’investir dans la formation ou de susciter l’espoir, ceux qui dirigent nos pays ont transformé l’avenir de leur propre jeunesse en une impasse. C’est ce désespoir organisé qui jette des milliers de jeunes filles et de jeunes hommes sur les routes mortelles de la migration clandestine, à travers le Sahara ou à bord de pirogues de fortune en Atlantique et en Méditerranée.
Les déserts devenus des cimetières à ciel ouvert et les océans transformés en fosses communes ne sont pas des fatalités naturelles, ils sont le produit direct de la mauvaise gouvernance, du cynisme de nos élites et du vide béant d’opportunités au pays. Quand un régime contraint sa jeunesse à risquer sa vie pour fuir la terre de ses ancêtres, il ne règne plus, il abdique. Cette abdication s’accompagne d’un privilège indécent et d’une fuite des élites face aux réalités qu’elles créent.
L’histoire et l’actualité nous rappellent sans cesse cette contradiction tragique : déjà dans les années 1980, le père fondateur du régime révolutionnaire guinéen, qui avait pourtant bâti sa rhétorique sur la dénonciation féroce de l’impérialisme franco-américain, des complots de la CIA et des réseaux Foccart, rendait son dernier souffle dans un hôpital américain de Cleveland. Du Bénin au Gabon, du Mali au Cameroun, où l’un des règnes les plus longs du continent s’accompagne de séjours médicaux répétés de plusieurs mois en Europe, les exemples abondent. Ce recours systématique aux cliniques occidentales est devenu une tradition d’État : chefs d’État, ministres, hauts fonctionnaires et leurs familles s’envolent au moindre examen médical, pour soigner des pathologies lourdes ou pour l’accouchement de leurs épouses.
Ce réflexe pavlovien constitue l’aveu le plus cruel d’un échec de plus de soixante ans : incapables d’ériger chez eux des infrastructures sanitaires fiables pour assurer leur propre prise en charge, les dirigeants abandonnent la population anonyme à des hôpitaux démunis où tomber malade ou donner la vie relève trop souvent d’une condamnation à mort silencieuse. Ce double standard s’accompagne d’un recours systématique à la terreur : pendaisons publiques d’hier, purges, tortures dans des camps clandestins, puis massacres de manifestants, disparitions forcées et instrumentalisation de la justice contre les voix dissidentes ou les magistrats indépendants aujourd’hui. Comment des sociétés qui se réclament du Créateur peuvent-elles tolérer une telle désacralisation des corps et des âmes ?
Le venin le plus destructeur reste cette peur omniprésente qui s’est infiltrée jusque dans l’intimité des foyers. De Niamey à N’Djamena, de Conakry à Bamako, la prudence a remplacé le débat. Aux rares citoyens et intellectuels qui s’aventurent encore à éclairer l’opinion, les familles adressent le même cri d’angoisse : « Fais attention, pense à tes enfants, tais-toi pour survivre. » Cette auto-censure transforme nos nations en espaces de mutisme généralisé.
Aucune émergence économique, aucun grand chantier d’infrastructure et aucun slogan souverainiste ne verront le jour sur le terreau de l’injustice, du désespoir des jeunes et de la terreur. L’Afrique francophone se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins : continuer à briser sa jeunesse par la violence d’État et l’exil forcé, ou opérer une rupture historique majeure.
L’avenir de notre espace communautaire exige une véritable révolution morale et structurelle. La souveraineté de demain ne se mesurera pas à la virulence des discours anti-occidentaux, mais à notre capacité collective à offrir des opportunités réelles à notre jeunesse pour qu’elle n’ait plus à mourir en mer, à transformer nos matières premières sur place, à assurer notre autonomie alimentaire, et à bâtir des écoles d’excellence ainsi que des hôpitaux où nos dirigeants acceptent de se faire soigner, au côté de citoyens enfin protégés par une justice impartiale.
Le XXIᵉ siècle africain sera celui de la sacralisation de la vie humaine et de la valorisation de sa jeunesse, ou ne sera pas. C’est uniquement en érigeant un État protecteur plutôt que prédateur, et en replaçant la dignité de chaque citoyen au cœur de nos pactes nationaux, que l’Afrique francophone cessera enfin de piétiner ses enfants pour s’imposer digne et debout face au monde.
Aliou Barry
Chercheur en relations internationales, spécialiste des questions de défense, de paix et de sécurité en Afrique, dirige le Centre d’analyse et d’études stratégiques (CAES) de Guinée.
