Contre La sansure

L’AES, une case française à logiciel russe

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L’Alliance des États du Sahel (AES), on nous la vend comme la revanche sur la colonisation. C’est exactement l’inverse selon Newton Ahmed Barry.

C’est la formule de Fanon qu’on a oubliée : « Le colonisé qui fait son drapeau avec la haine de l’ancien maître garde l’ancien maître au centre du drapeau ». De façon atavique, sans l’Afrique Occidentale Française (AOF), pas de Burkina-Mali-Niger. C’est Paris qui a tracé ces frontières au cordeau entre 1919 et 1947 pour des besoins de l’administration coloniale. L’AES une case dessinée à Paris, qui tourne en 2026 avec un logiciel écrit à Moscou en 2014. La Russie n’a pas inventé la colère contre la France au Sahel. Elle l’a industrialisée. Après des tests en Centrafrique en 2018, elle a sorti un livrable : « une souveraineté sans la France, sans Cédéao, sans conditionnalité démocratique ». Un attendu qui va comme un gant aux souverainistes du Sahel.

L’AES retour aux sources africaines ou pure tradition coloniale française ?

Plutôt un legs de la colonisation française. Il y avait, en Afrique, de la violence en politique, des régicides. Mais pas de coup d’État militaire. Askia renverse Sonni Barou au Songhaï, les princes s’entretuent au Buganda, Bokar Biro prend le Fouta par la force. Oui. Mais ce n’était jamais l’institution militaire qui prenait le pouvoir. Un roturier en treillis qui devient roi, ça, ça n’existait pas.

Pourquoi ? Parce que la France a tout inversé. Jusqu’en 1946, le commandant de cercle, c’est un militaire. Il gouverne la colonie, il juge, il taxe, il construit l’école. Dans la tête des gens, État = homme en treillis. En 1960, quand la France décolonise, elle laisse, en partant, des casernes mais pas des Écoles Nationales d’Administration. L’armée est l’institution qui permet à un fils de pauvre, de « devenir quelqu’un ». Dans le modèle mossi, peul ou Bambara, un général qui prend le pouvoir est maudit. Dans le modèle AOF, ancêtre de l’AES, un colonel qui prend le pouvoir, c’est juste le commandant de cercle qui reprend son bureau.

Les trois chefs de l’AES sont des produits purs de l’école militaire française : Goïta, Prytanée de Kati, formé au Gabon et en France. Tiani, infanterie à Montpellier. Traoré, académie Georges Namoano, calquée sur Saint-Cyr. Le militaire africain, héritier du commandant de cercle français, est certain qu’il est plus légitime et mieux outillé pour gouverner que le civil.

Pourquoi le pur produit de la France est-il devenu son meilleur ennemi ?

Parce que la France n’est pas victime d’une exception, mais d’un classique. On ne déteste intimement que ceux qui ont été intimes. La France paie possiblement son modèle colonial. À vouloir trop assimiler, elle est devenue responsable de tout.

Dans l’AES, tout est la faute de Paris. La dette, les coupures d’électricité, les pénuries d’oignons sur les marchés du Niger, les jihadistes. Absolument tout. La France, contrairement au Royaume-Uni a décolonisé, pour rester. Le franc CFA dont elle continue de garantir la convertibilité illimité. Bases militaires permanentes à Dakar, à Abidjan à Ndjamena, depuis fermées. Coopérants dans les lycées. La majorité de l’élite militaire AES formée à Montpellier et Saint-Cyr.

Au fond, l’AES, c’est la Françafrique qui a échoué son indépendance. Elle garde le père comme ennemi, pour ne pas avoir à se regarder elle-même.

Source: https://www.rfi.fr/fr/podcasts/le-regard-de-newton-ahmed-barry/20260919-

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