Quand la justice s’incline, c’est la République qui tombe (Par Babila KEITA)
De la crise de l’indépendance judiciaire à la faillite de l’éducation aux valeurs : pourquoi la Guinée doit retrouver le chemin de l’intégrité, de l’équité et de la responsabilité ?
À mon avis, le plus grand défi de gouvernance auquel reste confrontée la société guinéenne est l’injustice. Jamais, dans l’histoire politique de la Guinée, l’appareil judiciaire n’est véritablement parvenu à s’imposer comme la colonne vertébrale de la vie de la Nation. Pourtant, les efforts n’ont pas manqué. L’État a doté la magistrature d’un statut particulier et lui a accordé un niveau de traitement salarial rarement consenti à une corporation professionnelle en République de Guinée.
Mais malgré ces efforts, malgré les textes, malgré les moyens et malgré les serments prêtés, l’institution judiciaire et ceux qui l’incarnent n’ont jamais réussi à établir une indépendance pleine et entière à l’égard des pouvoirs politiques.
Il faut avoir le courage de le dire : une justice qui tremble devant le pouvoir cesse progressivement d’être une justice.
Certes, les pressions exercées sur les magistrats par le pouvoir exécutif peuvent être réelles, parfois fortes, parfois insidieuses. Mais la responsabilité individuelle ne peut pas toujours être dissoute dans la pression du système. Trop de magistrats, pour ne pas dire une grande partie d’entre eux, ont parfois donné le sentiment de préférer les avantages, les privilèges et les intérêts personnels à leur serment, à leur conscience professionnelle et aux lois de la République.
Et lorsqu’un magistrat renonce à son serment, ce n’est pas seulement un homme qui abdique : c’est le citoyen qui perd son dernier refuge. Car le citoyen ordinaire n’a ni garde rapprochée, ni pouvoir politique, ni fortune capable de le protéger contre l’arbitraire. Lorsqu’il est dépouillé de ses droits, il ne lui reste qu’une seule espérance : la justice.
Si cette justice elle-même devient dépendante, sélective ou négociable, alors que reste-t-il à celui qui n’a rien d’autre que son droit ? C’est ici qu’apparaît le deuxième grand défi de notre société : le problème de l’éducation.
Depuis des décennies, l’école guinéenne a beaucoup misé sur l’instruction, mais elle a progressivement relégué au second plan une dimension essentielle : l’éducation aux valeurs.
Nous avons appris à nos enfants à lire, à écrire, à compter, à obtenir des diplômes et à rechercher des emplois. Mais avons-nous suffisamment appris à certains d’entre eux à être honnêtes, dignes, responsables et respectueux de la chose publique ?
Avons-nous suffisamment enseigné la solidarité, la fraternité, le respect de la parole donnée, le sens de l’honneur, le patriotisme, l’amour de la vérité, la défense de la justice, le travail et le respect de la dignité humaine ?
Car une société ne s’effondre pas seulement lorsque ses institutions sont faibles. Elle s’effondre lorsque les valeurs qui devraient habiter ceux qui dirigent ces institutions disparaissent.
Voilà pourquoi nous produisons parfois des diplômés sans conscience, des intellectuels sans courage, des responsables sans responsabilité et des professionnels sans éthique.
Nous sortons de nos universités avec des diplômes, mais parfois sans cette boussole morale qui devrait donner un sens à ces diplômes.
Un grand juge ne vaut rien sans intégrité. Un procureur sans probité devient un instrument plutôt qu’un défenseur de la loi. Un grand médecin n’est rien sans humanisme. Un enseignant sans exemplarité ne transmet que des connaissances ; il ne forme pas des citoyens. Une autorité sans honnêteté ne sert plus la République : elle finit par servir ses propres intérêts et ceux de son clan.
C’est pourquoi la véritable crise de la Guinée n’est peut-être pas seulement une crise politique. Elle est aussi une crise de valeurs. Et cette crise pose une question fondamentale : dans une République, comment peut-on légaliser le mal pour certains et le condamner pour d’autres ? Comment peut-on accorder à certains le droit de décider de la vie, de la liberté et de l’honneur des autres, tout en exigeant de ces derniers une obéissance aveugle ?
La loi ne peut être grande lorsqu’elle est petite devant les puissants. La justice ne peut être crédible lorsqu’elle change de visage selon celui qui se trouve devant elle. Et la République ne peut être solide lorsqu’elle impose la rigueur aux faibles et la tolérance aux puissants.
La République doit donc se redresser.Elle doit se redresser avec une justice debout, indépendante, impartiale et équitable ; une justice qui ne s’incline ni devant l’argent, ni devant le pouvoir, ni devant les appartenances.
Nous avons besoin d’une justice qui ne connaisse qu’une seule hiérarchie : celle de la loi. Une justice qui ne pratique pas le deux poids, deux mesures. Une justice qui puisse regarder le puissant dans les yeux avec la même fermeté qu’elle regarde le citoyen ordinaire. Une justice qui protège le faible sans avoir à demander la permission au fort.
Mais le redressement de la République ne peut pas reposer uniquement sur les magistrats. Il exige également un assainissement profond de l’espace public.
Le débat public est devenu, dans certains cas, le théâtre du bruit, de l’invective, de la manipulation et de l’absence totale de discernement. Or une République ne peut être gouvernée par le vacarme.
La liberté d’expression est un droit ; elle ne dispense personne de l’obligation de réfléchir. Le débat public doit donc retrouver ses exigences : la connaissance, l’argumentation, la contradiction, la responsabilité et le respect de la vérité.
Il ne s’agit pas d’exclure ceux qui pensent différemment. Il s’agit de refuser que l’insulte remplace l’argument, que la rumeur remplace le fait, que la manipulation remplace la réflexion et que l’agitation remplace le débat. Car lorsqu’une société donne davantage de puissance à la déraison qu’à la raison, elle finit par fragiliser ses propres institutions.
La République ne doit pas consacrer la médiocrité comme méthode de gouvernance, ni l’irresponsabilité comme mode d’expression. Elle doit élever le niveau de son débat, restaurer l’autorité de la loi, réhabiliter l’éducation aux valeurs et replacer l’intégrité au cœur de la responsabilité publique.
Au fond, le véritable redressement de la Guinée ne commencera pas seulement par de nouvelles lois, de nouveaux bâtiments administratifs ou de nouveaux discours. Il commencera le jour où ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir comprendront que le pouvoir n’est pas un privilège de domination, mais une responsabilité envers la Nation.
Il commencera lorsque le juge comprendra que son serment est plus grand que sa carrière. Lorsque le médecin comprendra que sa blouse l’oblige à l’humanité. Lorsque l’enseignant comprendra que son comportement enseigne parfois davantage que ses paroles. Lorsque le fonctionnaire comprendra que l’argent public n’appartient à personne en particulier, parce qu’il appartient à tous.
Et lorsque le citoyen comprendra que la République ne peut être sauvée par les autres : elle doit être défendue par chacun. Car au bout du compte, une Nation ne meurt pas seulement lorsque ses institutions s’effondrent. Elle meurt lorsque ses citoyens cessent de croire que la justice est possible, que la vérité a encore un prix et que l’honneur vaut davantage que l’intérêt. C’est cette confiance qu’il nous faut reconstruire.
Et cette reconstruction commence par une exigence simple, mais immense : remettre la justice, l’éducation et l’intégrité au cœur de la République.
