SIDYA TOURÉ : SEPTEMBRE AVAIT RENDEZ-VOUS AVEC SON DESTIN
Il est des hommes dont la vie semble avoir rendez-vous avec une date. Pour Sidya Touré, ce fut septembre.
SEPTEMBRE 1958 : L’ADOLESCENT ET LA RÉPUBLIQUE
Le 28 septembre 1958, la Guinée prononce ce « NON » qui ouvre la voie à son indépendance, proclamée quatre jours plus tard. Sidya Touré n’est alors qu’un adolescent d’environ treize ans. Il appartient à cette génération qui grandit avec une République presque du même âge qu’elle et qui en traversera les espérances, les grandeurs, les blessures et les désillusions.
Des décennies plus tard, cet adolescent devenu économiste, haut fonctionnaire et homme d’État prendra lui-même place dans cette histoire. Sa carrière le conduit notamment en Côte d’Ivoire, où il exerce d’importantes responsabilités et travaille aux côtés d’Alassane Ouattara. Puis vient Conakry.
SEPTEMBRE 1996 : LE REDRESSEMENT
Nommé Premier ministre quelques mois plus tôt, Sidya Touré hérite d’une économie fragilisée et d’un État dont il faut restaurer la crédibilité. En septembre 1996, avec l’appui du FMI et de la Banque mondiale, les institutions de Bretton Woods, son gouvernement engage un programme de gestion de crise et de réformes destiné à rétablir les équilibres économiques et financiers, restaurer l’efficacité de l’État et créer les conditions d’une croissance durable.
Les archives du FMI situent explicitement à septembre 1996 le début de cette nouvelle politique. Le technocrate devenu Premier ministre inscrit ainsi septembre dans son bilan d’homme d’État. Puis viennent l’UFR, les élections, les campagnes et l’opposition. Et septembre revient.
28 SEPTEMBRE 2009 : LE SANG
Cinquante et un ans jour pour jour après le référendum de 1958, des milliers de Guinéens se rassemblent au stade du 28-Septembre pour réclamer le retour à l’ordre constitutionnel. Sidya Touré est parmi eux. Lorsque la violence s’abat sur les manifestants, l’ancien Premier ministre est lui aussi frappé et blessé. Étrange rendez-vous d’un homme avec son pays : le 28 septembre 1958 avait annoncé la naissance d’une République et le 28 septembre 2009 lui montrait jusqu’où cette République pouvait se perdre. Il restera pourtant dans l’arène, candidat à la magistrature suprême, président de l’UFR, acteur des coalitions et figure de l’opposition.
SEPTEMBRE 2022 : LA RUPTURE AVEC LE CNRD
Septembre retrouve Sidya Touré treize ans plus tard. Cette fois, face au CNRD. Le 2 septembre 2022, depuis l’étranger, il appelle les Guinéens à répondre à la mobilisation annoncée pour le 5 septembre. Il réclame le retour à l’ordre constitutionnel et dénonce les restrictions des libertés, les violences et l’absence d’un véritable dialogue.
Le 5 septembre, le CNRD célèbre le premier anniversaire de la chute d’Alpha Condé. Sidya Touré et son camp choisissent une autre lecture de cette date, celle d’une transition qui doit rendre le pouvoir aux civils.
Le 6 septembre, il franchit un nouveau cap, juge « anachronique » qu’une transition célèbre son anniversaire, critique la direction prise par le pays et s’interroge sur l’existence d’un éventuel agenda politique derrière la conduite de la transition. Puis il prononce une phrase qui prend aujourd’hui une résonance particulière : « Moi je suis encore en exil mais je ne suis pas mort. »
Il affirme avoir quitté Conakry le 3 mars 2022, explique qu’il n’y dispose plus de domicile et parle ouvertement de « persécution ». Le mot est lâché : exil.
Le 20 septembre, l’UFR conditionne sa participation au dialogue avec le CNRD à des mesures d’apaisement, notamment la libération des détenus politiques et le retour des responsables politiques vivant hors du pays.
Le 21 septembre, le contentieux autour de la résidence de Sidya Touré revient au premier plan. Ses avocats dénoncent publiquement « l’injustice et l’arbitraire » et contestent l’affectation de la propriété au Bureau Guinéen du Droit d’Auteur.
En moins de trois semaines, septembre 2022 dessine ainsi une trajectoire politique complète. Mobilisation, rupture, exil, contentieux avec l’État et exigence de retour à l’ordre constitutionnel. L’homme qui avait accueilli la chute d’Alpha Condé avec espoir ne cache désormais plus sa défiance envers le CNRD.
SEPTEMBRE 2026 : LE DERNIER VOYAGE
Cette fois, septembre vient refermer le livre. Malade, Sidya Touré doit rejoindre Paris pour recevoir des soins. Mais il se trouve dans l’impossibilité de renouveler ses documents d’identité guinéens. Il aura fallu, apprend-on, la bienveillance de son vieil ami Alassane Ouattara pour qu’un passeport diplomatique ivoirien lui ouvre la route de Paris. L’image est douloureuse. Un ancien Premier ministre de Guinée aurait eu besoin du passeport d’un autre pays pour tenter de sauver sa vie.
Hospitalisé à Paris, Sidya Touré y rend son dernier souffle dans la nuit du 25 au 26 septembre 2026, à 81 ans. Il ne reverra pas Conakry. Sa famille décide qu’il sera inhumé à Abidjan, dans la discrétion et l’intimité familiale.
Abidjan, la ville où il avait bâti une partie de sa carrière, la terre qui l’avait accueilli dans l’exil et désormais celle de son dernier repos. Guinéen, il servit son pays jusqu’à la Primature. Exilé, la Côte d’Ivoire lui donna refuge. Malade, il mourut à Paris. Et mort, il reposera à Abidjan.
Trois pays pour raconter les dernières pages d’une seule vie. Et, au milieu, une absence douloureuse : la Guinée. Non pas celle de son cœur, celle-là, il ne l’avait jamais quittée, mais celle du dernier retour.
CINQ SEPTEMBRE, UNE VIE
Soixante-huit années séparent le premier septembre (1958) du dernier (2026). Entre les deux, une vie guinéenne, économiste, haut fonctionnaire, Premier ministre, réformateur, candidat à la présidence, chef de l’opposition, blessé du 28-Septembre, exilé.
On pourra discuter ses choix, ses alliances, ses réussites, ses erreurs et ses silences. L’Histoire le fera. Mais aujourd’hui n’est pas le jour du procès. Aujourd’hui est le jour de l’hommage. Nous n’avons pas besoin d’avoir partagé ses choix, appartenu à son parti ou été de son camp. Il suffit, pour une fois, d’appartenir au même pays. Sidya Touré appartient désormais à l’Histoire.
Septembre l’avait vu adolescent au seuil de la République.
Septembre l’avait vu participer au redressement de l’État.
Septembre l’avait vu blessé pour la République.
Septembre l’avait entendu dire : « Je suis en exil mais je ne suis pas mort. »
Septembre vient de le remettre à la République des mémoires.
Puisse la terre ivoirienne qui l’accueillit vivant lui être légère dans l’éternité. Reposez en paix, Monsieur le Premier ministre. Vous ne reposerez pas en Guinée. Mais votre place, elle, restera dans l’Histoire de la Guinée.
Alpha Issagha Diallo
Écrivain, témoin du réel
