Disparition de Moussa Kaka au Niger: «Absolument rien ne justifie son arrestation»
Christophe Boisbouvier
Au Niger, le journaliste Moussa Kaka a disparu depuis le 31 août. Le Sénégalais Alioune Tine, qui a été un expert de l’ONU pour les droits de l’homme, regrette ce qu’il appelle « la totale indifférence de la communauté africaine et internationale » à l’égard de cette « disparition forcée ». Et il en appelle à la mobilisation de l’opinion africaine et des organisations qui la représentent.
Fondateur d’Afrikajom, un groupe de réflexion sur la démocratie et la sécurité en Afrique, Alioune Tine répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
RFI : Voilà donc un mois qu’on est sans nouvelles de Moussa Kaka. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Alioune Tine : Ecoutez, c’est angoissant et c’est inexplicable, surtout dans un pays où c’est l’armée qui est au pouvoir. Donc on doit pouvoir protéger la vie des gens, protéger les libertés fondamentales. Vraiment, nous sommes extrêmement inquiets. Nous exprimons fortement notre désir de voir dans les meilleurs délais des signes palpables, concrets, de vie de Moussa Kaka, que nous avons connu comme journaliste professionnel qui fait un travail fantastique. Moi, je l’ai connu personnellement. Je l’ai connu parce que je suis intervenu dans les années 2007-2008, quand il avait été en prison. J’avais fait effectivement la médiation entre RFI et le président Mamadou Tandja, et il était sorti. Mais on savait où se trouvait Moussa Kaka. On pouvait parler aux autorités de la question et de la liberté de Moussa Kaka. Et une fois qu’il y a eu quand même le lien que les gens se sont parlés, Moussa Kaka a été libre. Je pense que nous attendons également des autorités actuelles, et notamment du général Tiani, la possibilité de parler avec lui, de lui exprimer nos inquiétudes et de lui exprimer également nos désirs vraiment rapidement, d’avoir des nouvelles de Moussa Kaka, de le voir libre et continuer à faire son travail comme d’habitude.
Alors Reporters sans Frontières dit que les autorités du Niger sont pour quelque chose dans la disparition de notre confrère. Le G25, qui regroupe plusieurs organisations de la société civile du Niger, affirme que, selon son enquête, Moussa Kaka est entre les mains d’un service de renseignements qui s’appelle la DGDSE. Est-ce que ces informations vous semblent crédibles ?
Totalement crédibles parce qu’il est de plus en plus difficile au Niger d’être un activiste de la société civile qui agit indépendamment, qui dit ce qu’il pense. Donc il y a eu vraiment une détérioration énorme de l’espace civique avec des violations constantes des droits humains. Tout cela, effectivement, fait que la plupart des gens et des organisations qui pensent qu’il est l’otage vraiment des services secrets nigériens, c’est une information quand même aujourd’hui qui est très crédible, qu’il faut prendre au sérieux et demander effectivement aux responsables, aux autorités du Niger de libérer Moussa Kaka. Absolument rien ne justifie l’arrestation et la disparition forcée de Moussa Kaka.
Il y a un an, plusieurs journalistes ont été arrêtés. La plupart d’entre eux ont ensuite été relâchés. Est-ce que vous constatez, à l’égard de la presse, un durcissement ou pas de la part du pouvoir nigérien ?
Si, il y a un durcissement, parce que c’est évident qu’il y a des événements graves qui se sont passés récemment, hein, la tentative de coup d’Etat [du 29 août]. Et quand effectivement les journalistes relaient des vérités qui ne plaisent pas, à partir de ce moment-là, donc, le gouvernement prend des mesures, essaye de gouverner par la peur, de terroriser les gens pour que les gens se taisent. Et c’est ce qui se passe. Les gens n’osent plus parler au Niger, n’osent plus parler dans certains pays africains aussi où nous avons des dictatures militaires. Et je pense que la communauté africaine et internationale ne doit pas continuer à rester totalement indifférente par rapport à ces faits qui sont des taches noires.
Et vous pensez que l’Union africaine et la Commission africaine des droits de l’homme de Banjul pourraient faire plus ?
Mais écoutez, en première ligne, c’est la Commission africaine des droits de l’homme qui doit se réunir en octobre ici à Dakar. D’ailleurs, l’Union africaine aussi, la Cédéao et même l’AES. Parce qu’il faut les interpeller tous, parce que ce sont les citoyens africains qui sont arrêtés. Et je pense que aucun Africain, aucune institution africaine ne devrait rester vraiment indifférent par rapport à ces phénomènes. Ça demande une véritable mobilisation aujourd’hui de l’opinion africaine pour les libertés fondamentales des gens.
Dans les trois pays du Sahel central, les régimes militaires au pouvoir reprochent souvent aux journalistes de ne pas être assez patriotes. Est-ce que Moussa Kaka n’est pas la preuve qu’on peut être à la fois un journaliste indépendant et un citoyen patriote qui aime son pays ?
Bien sûr. Moi j’ai été au Mali, où j’ai travaillé comme expert indépendant [de l’ONU]. Vraiment, les journalistes sont des gens responsables pour la plupart, c’est des patriotes pour la plupart. Donc, sincèrement, je pense qu’il n’y a pas à avoir peur de la parole vraie de ceux qui présentent les faits, mais au contraire avoir le dialogue avec les journalistes pour la protection de la nation, pour s’attaquer aux mêmes défis, ça veut dire vraiment l’insécurité, les attaques des groupes armés terroristes. Par rapport à cette insécurité, il faut faire l’unité des Nigériens. Personne n’aime voir son pays attaqué et Moussa Kaka est dans cette perspective. Il faut finir avec cette transition éternelle. Ça veut dire qu’il faut que l’ordre constitutionnel soit restauré, que les gens se reprennent.

