Aliou Bah gracié sous conditions : le pardon de Doumbouya ou la démonstration d’un pouvoir sans partage ?
Par Aïssatou Chérif Baldé
Le 2 octobre 2026, le président de la transition guinéenne, Mamadi Doumbouya, a accordé une grâce présidentielle à 217 condamnés, dont l’opposant Aliou Bah. Présentée comme un geste de clémence, la décision soulève pourtant de nombreuses interrogations. Car la mesure est assortie de conditions et n’efface en rien la condamnation. Pour ses soutiens, le leader du Model demeure prisonnier d’une logique politique où le pouvoir entend garder la main jusque dans les modalités de sa libération.
Le décret présidentiel a été lu. Le pouvoir a communiqué. Aliou Bah est libre.
Mais de quelle liberté parle-t-on exactement ?
Selon les informations rendues publiques après la lecture du décret du 2 octobre 2026, le président du Model figure parmi les 217 condamnés bénéficiant d’une grâce présidentielle accordée par Mamadi Doumbouya.
Une grâce. Pas une amnistie.
La nuance est juridique. Elle est aussi profondément politique.
Car selon les dispositions du décret, le bénéfice de cette mesure reste conditionné à l’accomplissement d’un stage d’encadrement civique et de préparation à la réinsertion d’une durée de quarante-cinq jours.
Un détail ? Pas pour ceux qui suivent ce dossier depuis le début.
Aliou Bah avait été condamné à deux ans de prison pour « offense et diffamation » envers le chef de l’État. Au moment où intervient la grâce présidentielle, il ne lui restait qu’environ deux mois de peine à purger.
D’où cette question qu’occupe aujourd’hui les débats politiques : pourquoi cette précipitation?
Pourquoi une grâce à quelques semaines seulement de la fin de la peine ?
Pourquoi choisir une grâce assortie de conditions plutôt que laisser l’opposant sortir après avoir intégralement purgé sa condamnation ?
Beaucoup y voient un calcul politique.
Car une grâce présidentielle ne réhabilite pas la personne graciée dans ses droits.
Elle réduit ou supprime l’exécution d’une peine. Rien de plus.
La condamnation demeure. La culpabilité juridique demeure. Les traces de la décision judiciaire demeurent également.
Autrement dit, le gracié reste un condamné aux yeux de la justice.
La faute jugée continue de le poursuivre.
C’est précisément là que se situe le cœur du débat.
Pour les soutiens du président du Model, cette grâce ne vise pas seulement à mettre un terme à son emprisonnement. Elle vise aussi à encadrer sa sortie. À fixer les conditions du récit politique qui l’accompagne.
Dans cette lecture, le pouvoir cherche à rappeler une chose : c’est lui qui décide du dernier mot.
Peu importe les controverses entourant le procès. Peu importe les critiques formulées contre la procédure. Peu importe la résistance affichée par l’opposant durant sa détention.
L’image d’un Aliou Bah quittant la prison après avoir accompli l’intégralité de sa peine aurait constitué un symbole politique puissant. Celui d’un homme ayant tenu jusqu’au bout malgré une condamnation dénoncée par ses soutiens comme injuste.
La grâce présidentielle modifie ce scénario.
Elle replace le chef de l’État au centre de la séquence.
Le message devient alors différent : la sortie de prison n’est plus seulement l’aboutissement d’une peine exécutée. Elle devient le résultat d’une décision présidentielle.
Une démonstration d’autorité.
Une manière, selon les critiques du régime, de rappeler que la justice et le pouvoir continuent d’être perçus comme étroitement liés.
Le geste est alors présenté comme un acte de pardon.
Mais ses détracteurs y voient surtout une opération de récupération politique sur fond d’une stratégie de manipulation de l’opinion publique..
Une opération destinée à construire l’image d’un dirigeant magnanime. Un dirigeant qui pardonne. Un dirigeant qui apaise.
Pourtant, rappellent-ils, cette grâce concerne également des détenus de droit commun dans un contexte marqué par la surpopulation carcérale et les difficultés chroniques du système pénitentiaire.
La mesure répond donc aussi à une nécessité pratique : désengorger les prisons confrontées à un manque de places.
Dès lors, l’habillage politique de la décision devient un sujet en soi.
Pour les opposants, cette communication relève d’une stratégie désormais bien identifiée.
Créer un événement.
Occuper l’espace médiatique.
Déplacer l’attention.
Imposer un nouveau sujet de débat.
Pendant ce temps, les questions de fond restent en arrière-plan.
La gouvernance.
L’économie.
La gestion des ressources naturelles.
Les choix stratégiques de l’État.
Selon cette grille de lecture, la diversion n’est pas un accident du pouvoir. Elle constitue un instrument politique de gouvernance.
Un moyen de contrôler l’agenda public.
Un moyen d’empêcher les citoyens de concentrer leur attention sur les enjeux essentiels.
Les critiques adressées à Mamadi Doumbouya s’inscrivent dans cette logique.
Ses adversaires l’accusent de gouverner au rythme des réseaux sociaux, des polémiques et des émotions collectives.
Ils estiment que Conakry est devenue, au fil des années, le théâtre permanent de controverses, de rumeurs, de distractions et de récits destinés à structurer le débat public selon les besoins du pouvoir.
C’est dans ce contexte qu’ils interrogent le choix de la grâce.
Car si l’objectif était réellement de réparer une injustice, pourquoi ne pas avoir choisi l’amnistie ?
La question revient avec insistance.
L’amnistie efface la condamnation.
Elle efface ses conséquences.
Elle retire l’inscription du casier judiciaire.
Elle rétablit pleinement les droits du citoyen concerné.
La grâce, elle, laisse subsister la condamnation.
Pour les critiques du pouvoir et les observateurs de la situation politique du pays, la différence est décisive.
Selon eux, un pouvoir convaincu de sa bonne foi aurait choisi la voie permettant un effacement complet des conséquences judiciaires.
Le recours à la grâce serait au contraire le signe d’une volonté de conserver intacte la condamnation tout en se présentant comme clément.
C’est pourquoi cette décision est décrite par eux comme une instrumentalisation politique.
Une mise en scène du pardon.
Une opération de mise en scène davantage qu’un acte de justice.
Les mêmes critiques visent d’ailleurs le traitement réservé aux voix dissidentes.
Pourquoi des journalistes, des leaders d’opinions, des enfants et des parents des voix critiques disparaissent-ils ?
Pourquoi des leaders d’opinion sont-ils inquiétés ?
Pourquoi des personnalités n’ayant commis aucun acte de violence continuent-elles de faire l’objet de mesures coercitives ?
Et pourquoi, à l’inverse, ceux qui sont accusés de piller les ressources publiques ou de contribuer à l’insécurité semblent-ils bénéficier d’une moindre attention ?
Ces interrogations nourrissent aujourd’hui une défiance croissante.
Elles alimentent l’idée que derrière la grâce accordée à Aliou Bah se joue autre chose qu’un simple geste de clémence.
Pour ses soutiens, cette décision révèle avant tout la volonté d’un pouvoir qui, confronté à de fortes incertitudes politiques, entend conserver la maîtrise du récit, du calendrier et des symboles.
Même lorsqu’il prétend pardonner.
