À l’écoute autour des guichets numériques , il semble que les gens sont fatigués : Sénateur au cœur des inquiétudes populaires.
Certaines vérités ne se trouvent ni dans les rapports ni dans les communiqués. Elles vivent dans les conversations ordinaires, dans les files d’attente, dans les marchés et devant les centres monétaires numériques. C’est à la rencontre de cette parole populaire que le Sénateur décida de se rendre.
Non pas pour prononcer un discours.
Non pas pour distribuer des promesses.
Mais simplement pour écouter.
Écouter ceux qui attendent.
Écouter ceux qui cherchent à retirer leur propre argent.
Écouter ceux qui, depuis plusieurs semaines, tentent de comprendre une situation devenue le principal sujet de conversation dans les familles, les taxis, les boutiques, les marchés et jusque dans les cérémonies de mariage ou de baptême.
À son arrivée devant un premier centre monétaire numérique, le Sénateur comprit immédiatement qu’il ne pénétrait pas dans un simple espace de transaction financière. Il entrait dans une véritable assemblée populaire où chacun était devenu économiste, sociologue, philosophe, politologue, théologien ou expert en rumeurs publiques.
Sous un manguier, un vieillard observait la foule.
— Vieux père, demanda un jeune homme, vous êtes là depuis longtemps ?
— Depuis que les billets ont décidé de vivre leur propre vie.
Les personnes autour éclatèrent de rire.
— Comment ça ?
— Avant, nous poursuivions l’argent. Aujourd’hui, c’est l’argent qui nous échappe.
— Donc les billets ont fui ?
— Je ne sais pas s’ils ont fui, mais je sais qu’ils sont devenus plus difficiles à rencontrer que certains hauts responsables.
La foule applaudit.
L’humour servait de refuge à une préoccupation bien réelle.
Un commerçant prit alors la parole.
— Pour moi, le problème est simple.
— Explique-nous.
— Lorsqu’un petit commerçant retire son argent, personne ne s’inquiète. Lorsqu’un gros opérateur économique retire d’importantes sommes, plusieurs personnes l’observent. Puis ceux qui observent commencent à s’interroger. Ensuite, ceux qui les observent s’interrogent à leur tour. Finalement, tout le monde veut vérifier que son argent est accessible.
Une vendeuse de légumes acquiesça.
— Au marché, lorsqu’une seule femme se met à courir, les autres courent d’abord et demandent les explications après.
Toute l’assemblée approuva.
Le Sénateur nota mentalement cette sagesse populaire qui décrivait parfaitement le fonctionnement de la peur collective.
Quelques mètres plus loin, un autre groupe développait une interprétation différente.
Un homme à la barbe grisonnante prit la parole.
— Moi, je crois que cette situation nous rappelle une leçon spirituelle.
— Encore les affaires religieuses ! plaisanta un jeune.
— Pourquoi pas ? répondit le vieil homme. Depuis des années, beaucoup pensent que l’argent résout tout. Aujourd’hui, l’argent nous rappelle qu’il n’est jamais totalement sous notre contrôle.
Une femme intervint aussitôt :
— Papa, peut-être. Mais les frais scolaires de mes enfants, eux, sont toujours sous mon contrôle et ils m’attendent à la maison.
Les éclats de rire fusèrent.
Même le vieil homme ne put s’empêcher de sourire.
Plus loin encore, la conversation devenait politique.
— Le vrai problème, disait un enseignant, c’est que les citoyens manquent d’informations claires.
— Que veux-tu dire ?
— Lorsqu’un peuple ne comprend pas une situation, il fabrique ses propres explications.
— Comme lesquelles ?
— Certains parlent de dépenses exceptionnelles. D’autres évoquent des choix économiques. D’autres encore parlent de numérisation accélérée, de réorganisation monétaire ou même de sabotage.
— Et toi ?
— Moi, je constate surtout une chose : lorsque les explications officielles peinent à convaincre, les rumeurs deviennent les principales sources d’information.
Un vieillard approuva.
— Le vide de l’explication est toujours rempli par l’imagination.
Cette phrase imposa un court silence.
Puis quelqu’un lança :
— Chez nous, les rumeurs voyagent plus vite que les motos !
Les rires reprirent de plus belle.
Le Sénateur poursuivit sa visite.
À l’intérieur d’un centre, il assista à une scène qui se répétait sans cesse.
Un client s’approcha du guichet.
— Bonjour.
— Bonjour.
— Je voudrais effectuer un retrait.
— Nous n’avons pas suffisamment de liquidités.
— Et les dépôts ?
— Les dépôts sont possibles.
— Donc l’argent peut entrer ?
— Oui.
— Mais il ne peut pas sortir ?
— Pas pour le moment.
Le client regarda l’agent.
L’agent regarda le client.
Puis le premier conclut :
— Mon frère, ce centre est devenu une auberge pour billets. Ils entrent facilement mais ne veulent plus repartir.
Toute la salle éclata de rire.
Même l’agent sourit.
Puis commença ce que le Sénateur appela intérieurement le « tribunal des urgences familiales ».
Une femme se présenta.
— Mon fils se marie samedi.
— Nous comprenons madame.
— Alors aidez-moi.
— Nous n’avons pas suffisamment de liquidités.
Un homme arriva.
— Nous avons un baptême.
— Nous comprenons.
— Alors ?
— Nous n’avons pas suffisamment de liquidités.
Un autre.
— J’ai un voyage urgent.
— Nous comprenons.
— Et donc ?
— Nous n’avons pas suffisamment de liquidités.
Puis vint un vieillard.
— Nous avons un décès dans la famille.
Le silence s’installa.
Même l’agent semblait gêné.
— Nous comprenons votre situation.
Mais nous n’avons pas suffisamment de liquidités.

Le Sénateur remarqua alors que les citoyens ne venaient plus seulement retirer de l’argent.
Ils venaient raconter leur vie.
Leurs projets.
Leurs joies.
Leurs deuils.
Leurs obligations sociales.
Leurs difficultés.
Comme si chaque retrait exigeait désormais un témoignage personnel.
À côté, un jeune homme plaisantait avec ses amis.
— Hier, j’ai raconté toute ma généalogie à l’agent.
— Toute ta généalogie ?
— Depuis mon arrière-grand-père.
— Et alors ?
— Il m’a répondu que mon histoire était passionnante mais qu’elle ne faisait pas apparaître les billets.
La foule éclata de rire.
Mais derrière l’humour, chacun reconnaissait une part de vérité.
Plus tard, le Sénateur entendit une autre conversation.
— Avez-vous remarqué quelque chose ?
— Quoi donc ?
— Certains particuliers sont devenus plus importants que certaines banques.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils ont du liquide.
— C’est vrai.
— Aujourd’hui, les banques possèdent les bâtiments.
Mais les billets semblent avoir choisi leurs propres domiciles.
La formule fit sensation.
Partout, les citoyens racontaient comment certains commerçants, grossistes ou détenteurs de fonds étaient devenus, malgré eux, de véritables « banques de quartier ».
Des banques sans enseigne.
Sans climatisation.
Sans publicité.
Mais avec une qualité essentielle : elles disposaient parfois de liquidités.
La journée avançait.
Le Sénateur découvrit également les conséquences sur les familles dont les proches vivent à l’étranger.
Un homme téléphonait à son frère.
— Grand frère, peux-tu m’aider ?
— Je t’ai déjà envoyé de l’argent.
— Je sais.
— Tu l’as reçu ?
— Oui.
— Alors quel est le problème ?
— Le problème n’est plus de recevoir.
Le problème est parfois de retirer.
Un long silence suivit.
Puis la voix du frère répondit :
— Même à distance, cette situation finit par nous concerner tous.
À proximité, un autre homme empruntait du crédit téléphonique pour appeler un parent susceptible de lui envoyer de l’argent.
La scène fit rire les personnes présentes.
— Donc tu empruntes pour demander de quoi rembourser ce que tu as emprunté ?
— Exactement.
— Alors la situation est effectivement sérieuse.
Comme si cela ne suffisait pas, les réseaux téléphoniques eux-mêmes semblaient parfois vouloir participer à cette étrange épreuve.
— Le réseau est tombé !
— Ma transaction est bloquée !
— Le code ne vient pas !
— Impossible de confirmer !
Un vieux philosophe du quartier leva alors les yeux vers le ciel.
— Regardez-nous. Les pauvres cherchent les billets. Les commerçants cherchent les billets. Les riches cherchent les billets. Et maintenant même les réseaux semblent chercher leur propre stabilité.
Toute l’assemblée éclata de rire.
Mais lorsque le soleil commença à disparaître à l’horizon, le Sénateur quitta les lieux avec une impression profonde.
Toute la journée, il avait entendu des analyses économiques, des réflexions religieuses, des interprétations politiques, des observations administratives, des considérations philosophiques et des témoignages familiaux.
Mais ce qui l’avait le plus marqué n’était ni les théories ni les rumeurs.
C’étaient les préoccupations humaines qui se cachaient derrière chaque demande de retrait.
Un mariage.
Un baptême.
Un voyage.
Une maladie.
Un commerce.
Un décès.
Une responsabilité familiale.
Une promesse à honorer.
Car derrière chaque transaction refusée se trouvait une histoire. Derrière chaque histoire se trouvait un citoyen. Et derrière chaque citoyen se cachait une attente légitime : celle de pouvoir disposer sereinement du fruit de son travail.
Alors qu’il s’éloignait, une phrase entendue dans la foule continua longtemps de résonner dans son esprit :
« Le problème n’est pas seulement que les billets se font rares. Le problème est que les urgences des citoyens, elles, ne prennent jamais de vacances. »
L’écoute du sénateur a prendre au sérieux. Il semble que les gens sont fatigué
Par Lanciné Konaté, Senateur

