Abdoulaye Thiam: «Les intérêts de la CAF ne sont pas les mêmes que ceux des Européens»
Sophiane Amazian

La Fifa a finalement renoncé à son projet d’ouvrir à des investisseurs privés le capital d’une société commerciale liée à la Coupe du monde qui a suscité une forte opposition, notamment en Europe et en Amérique du Nord. En Afrique en revanche, la Confédération africaine de football (CAF) s’est montrée beaucoup plus prudente. Pourquoi cette différence ? Que révèle-t-elle du rapport de force entre la Fifa et le football africain ?
Abdoulaye Thiam, journaliste sportif, est l’invité de Sophiane Amazian.
RFI : Le projet de Gianni Infantino d’ouvrir une société commerciale pour vendre une partie de la Coupe du monde à des investisseurs étrangers est finalement abandonné, êtes-vous surpris de ce rétropédalage ?
Abdoulaye Thiam : Non pas du tout. Je ne suis pas surpris. Je pense d’ailleurs que c’est une excellente chose de la part même du président Gianni Infantino, qui prône quand même l’unité du football. Quand on parle de l’unité avec un projet, qui a fini par diviser le monde entier, les 54 fédérations qui composent l’UEFA ont rejeté le projet. Il y a une quarantaine de fédérations de la CONCACAF qui ont fait la même chose. La Conmebol est en train de réfléchir. Je pense qu’il était de bon aloi pour lui de revoir sa copie, de faire du rétropédalage pour le bien du football mondial.
La CAF, la Confédération africaine de football, de son côté a été plus souple dans sa communication et ne s’est pas vraiment opposée. Pourquoi cette prise de position ?
Je crois que d’abord, les intérêts de la CAF ne sont pas les mêmes que les intérêts européens. Patrice Motsepe semble même pousser les fédérations africaines à aller vers cette direction-là.
Ce serait seulement l’argument économique et financier qui expliquerait pourquoi les fédérations africaines n’étaient pas vent debout ces derniers jours contre ce projet ?
Absolument. Il suffit tout simplement de jeter aujourd’hui un coup d’œil sur le calendrier qu’on n’arrive plus à maîtriser. Notre dernière CAN devait avoir lieu aux mois de juin-juillet 2025, mais à cause de la Coupe du monde des clubs, très chère à Gianni Infantino, l’Afrique a basculé sur deux années, fin 2025 et début 2026.
Il y a donc un double standard, là, de la CAF ? D’un côté elle appuie les décisions du patron de la Fifa, de l’autre elle voit son tournoi continental passer au second plan ?
Absolument. Mais bon, quand vous regardez quand même l’apport de la Fifa, on peut comprendre certains présidents africains qui ont besoin de cet argent-là. Mais il y avait quand même un énorme danger parce qu’il fallait faire attention à l’exigence de la rentabilité des actionnaires qui vont certainement prendre des décisions futures, notamment sur le calendrier de la Coupe du monde, sur son format, sur les droits de télévision, sur le développement des compétitions. C’est là-bas qu’il fallait mettre particulièrement le curseur. La Coupe du monde de football doit rester un sport très populaire.
Que représente le président de la Fifa, Gianni Infantino, sur le continent africain ?

Je pense que s’il y a une élection, il fera le carton plein. C’est 54 sur 54 pays qui vont voter pour lui. Il est vu ici comme étant quelqu’un qui apporte énormément d’argent. Sauf que les gens, ce qu’ils ne disent pas, c’est que ce qu’on donne au Sénégal, ce qu’on donne à la Mauritanie, ce qu’on donne au Maroc, c’est la même chose qu’on donne à la France. C’est quelque chose qui a été voté par le Conseil de la Fifa.
Malheureusement, la CAF aujourd’hui, les 54 sont considérés tout simplement comme étant un bétail électoral. Mais quand il s’agit de prendre des décisions, on préfère tourner le dos ailleurs. Surtout encore, vu les dernières décisions qui ont été prises par Gianni Infantino sur le football africain, notamment la non-maîtrise de notre calendrier, notamment les changements de périodes, on va basculer de deux ans vers quatre ans. Ça, c’est un projet qui est très cher à Gianni Infantino. Or, beaucoup de décideurs ne sont pas d’accord avec ce projet-là. Finalement, il a fini par s’imposer parce qu’à partir de 2028, c’est terminé. Il n’y aura plus une CAN tous les deux ans, mais plutôt tous les quatre ans.
Vous dites que le football africain doit se prendre en main et ne plus dépendre des décisions de Gianni Infantino ?
Absolument. Moi, je pense qu’aujourd’hui, c’est une grosse aberration. Je trouve même que c’est une honte de voir qu’en 2022 il y a eu 62 matchs qui ont été joués au Maroc, parce que tout simplement il y a plusieurs pays en Afrique, au sud du Sahara, qui ne disposent même pas d’un seul stade répondant aux normes de la Fifa et aux exigences de la CAF. Ça, c’est inacceptable pour un pays qui se dit émergent. Pour un pays qui aime la jeunesse. Parce que quand même, la jeunesse représente plus de 75 % dans la plupart des pays en Afrique, au sud du Sahara. Mais quand il s’agit de jouer un match de football, tout le monde externalise pour aller au Maroc. Là, ce n’est pas la faute de Gianni Infantino, ce n’est pas non plus la faute du Maroc. C’est tout simplement parce que les autorités n’ont pas fait le travail pour lequel elles ont été élues. Il va falloir quand même balayer devant sa porte avant de chercher un bouc émissaire.

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