Par Ehl David | Konstanze Fischer

Le pouvoir peut être séduisant – et nombreux sont ceux qui, une fois en place, souhaitent le conserver le plus longtemps possible. Les chefs d’État chinois et russe, par exemple, se sont préoccupés depuis plusieurs années déjà de préparer le terrain pour exercer de nouveaux mandats. Aux États-Unis, le président Donald Trump évoque parfois la possibilité d’une troisième candidature, bien que la Constitution américaine ne prévoit pas cette possibilité.
Mais que ce soit Xi Jinping, Vladimir Poutine ou Donald Trump – tous les trois sont encore relativement nouveau dans leurs fonctions, du moins du point de vue d’un Paul Biya. Le président du Cameroun est en effet à la tête de l’État depuis 1982. En 2025, il a a entamé son huitième mandat. Ce dernier doit en principe prendre fin le 6 novembre 2032, soit quelques mois avant son 100e anniversaire.
Une démission de ce dirigeant âgé de 93 ans n’est toujours pas officiellement envisagée; le poste de vice-président, bien que nouvellement créé, reste vacant. Paul Biya fait partie des nombreux chefs d’État africains qui ont redoublé d’efforts cette année pour consolider davantage leur emprise sur le pouvoir.
Biya au Cameroun : une équipe loyale mais avec un point faible
Au cours de ses 44 années au pouvoir, Biya s’est constitué un réseau solide de fidèles qui assure la continuité des affaires, même pendant ses absences. La dernière a été d’une longueur historique et vient de s’achever : après plus de 70 jours passés à Genève en Suisse, le dirigeant est rentré le 20 août dernier à Yaoundé. Mi-juin, son porte-parole avait démenti les rumeurs selon lesquelles Paul Biya se trouverait dans une clinique pour recevoir des soins médicaux, affirmant que le nonagénaire était en bonne santé.
Alors oui, cette longévité record à la tête du pays permet d’assurer « une certaine continuité », concède Beverly Ochieng, analyste en chef du cabinet de conseil Global Risk, au micro de la DW. « Mais cela signifie également que la volonté de réforme au sein du gouvernement est très limitée.
Et même si l’appareil du pouvoir mis en place par Paul Biya permet d’amortir la longue absence du chef de l’État, cela ne signifie en aucun cas que les personnalités les plus influentes sur le terrain agissent toutes de concert. D’autant que la lutte pour la succession s’annonce âpre et que plusieurs partisans de Biya seraient animés par l’ambition de lui succéder. « Cela signifie que les élites pourraient se livrer à des luttes intestines », explique Beverly Ochieng. Des luttes qui pourraient entraîner des troubles plus importants, voire un coup d’État militaire, estime l’analyste.
Levi Mboushou, interrogé récemment pour le podcast Africalink de la DW, partage cette inquiétude. « Chacun ressent la peur et l’incertitude mais personne n’ose y préter attention car nous devons tous composer avec un régime répréssif. On voit certaines choses mais on ne dit rien. Voilà la situation actuellement au Cameroun. »
Museveni en Ouganda : les prémices d’une dynastie ?
Légèrement plus jeune que Paul Biya mais arrivé au pouvoir en Ouganda seulement quatre ans plus tard, en 1986, Yoweri Museveni vient lui aussi d’entamer unnouveau mandat. Il est âgé de 81 ans. Sa succession est elle aussi incertaine, même si son fils , chef des forces armées, a récemment beaucoup attiré l’attention.

Beverly Ochieng estime que les mécaniques du pouvoir en Ouganda sont complexes, notamment parce que les élites militaires et le parti au pouvoir, le NRM, ont leurs propres dynamiques. « Si Muhoozi est devenu la figure la plus en vue, c’est avant tout parce qu’il possède une forte personnalité et qu’il bénéficie du soutien tacite de son père. Mais son ascension n’est pas due au fait qu’il aurait été soutenu par le NRM ou par les dirigeants militaires. »
Cela dit, Muhoozi Kainerugaba s’affirme de plus en plus sur la scène politique, y compris dans des domaines qui ne relèvent pas du secteur militaire : début juillet, il a ainsi ordonné la fermeture de plusieurs médias. Une source au sein d’une fondation internationale, qui a souhaité rester anonyme, avait alors déclaré à la DW : « Nous assistons à un transfert de pouvoir vers le fils du président. »
Un transfert que l’on observe depuis quelques années déjà en Guinée équatoriale, où Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, au pouvoir depuis 1979, semble céder progressivement le pouvoir à son fils. « Teodorín », comme on le surnomme, est premier vice-président depuis 2016 et contrôle désormais également l’armée. En juin, c’est lui – et non son père – qui a annoncé la démission de l’ensemble du gouvernement. Cette démarche a été interprétée par les observateurs comme le signe qu’il est appelé à devenir progressivement le nouveau visage de l’action gouvernementale.
En Ouganda, il n’est pas certain que Yoweri Museveni règle sa succession de cette manière de son vivant. Selon Beverly Ochieng, en cas de vacance soudaine du pouvoir, des élections constitutionnelles pourraient être organisées. À moins qu’un scénario similaire à celui de 2021 au Tchad ne se produise : à l’époque, le président Idriss Déby avait été tué lors d’affrontements avec des rebelles. La Constitution avait été suspendue, permettant à son fils, Idriss Mahamat Déby Itno, de prendre la relève.
Mnangagwa au Zimbabwe : le parti avant le peuple
Toujours cette année, la Constitution a également été modifiée au Zimbabwe mettant de facto le président Emmerson Mnangagwa à l’abris d’une destitution.
En juin, les deux chambres du Parlement zimbabwéen ont en effet donné leur feu vert pour que les mandats des parlementaires et du président durent désormais sept ans au lieu de cinq. L’autre changement fondamental est que le président n’est désormais plus élu directement par le peuple, mais par le Parlement. Or le parti au pouvoir depuis l’indépendance du pays en 1980 – la ZANU-PF – y dispose d’une large majorité.

En juillet, le président Emmerson Mnangagwa a signé la nouvelle version de la loi fondamentale et même si l’opposition et certains experts juridiques font valoir qu’un référendum devrait encore être organisé pour la valider, du point de vue du gouvernement, la révision constitutionnelle est achevée.
« Cela ne nous suprend pas », avait alors déclaré Chiedza Mlingwa, porte-parole adjointe de la plateforme civique Constitution Defenders Forum dans le podcast Afrikalink. « La seule chose qui puisse surprendre, c’est l’effronterie, rien d’autre. Cela fait depuis l’indépendance en 1980 que nous observons ce schéma : la ZANU-PF fait tout pour rester au pouvoir et n’ait aucunement prêt à y renoncer. »
Beverly Ochieng du cabinet de conseil Global Risk rappelle que, ces dernières années, des révisions constitutionnelles visant le maintien au pouvoir des dirigeants en place ont également été menées au Togoet en Côte d’Ivoire. Sans oublier le Sénégal où une initiative similaire fait également l’objet de discussions dans le cadre du conflit opposant les anciens alliés à la tête de l’État, le président Bassirou Diomaye Faye et le président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko, tous les deux nettement plus jeunes que tous les chefs d’État mentionnés précédemment.
« Il existe des garde-fous juridiques. Mais si ceux-ci ne sont pas conçus de manière à garantir la participation des citoyens, le débat public, l’engagement de la société civile ou le contrôle par d’autres institutions, cela a pour conséquence que des décisions unilatérales peuvent être prises au sommet de l’État », estime Beverly Ochieng. Et de conclure que le fait que des institutions soient détournées pour permettre à certaines personnes de rester au pouvoir n’est pas un problème africain, mais bien un problème mondial.
