Contre La sansure

BAH OURY ET LES ARCHIVES IMAGINAIRES DE LA RÉPUBLIQUE NUMÉRIQUE : Quand le Wi-Fi gouvernemental capte mal l’histoire

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En Guinée, nous avons désormais découvert l’archéologie du prétexte comme nouvelle discipline gouvernementale. À chaque difficulté du présent, certains dirigeants prennent une pelle politique, creusent dans les ruines du passé, et reviennent triomphalement avec un coupable soigneusement dépoussiéré.

Cette semaine, c’est le Premier ministre Bah Oury qui s’est livré à cet exercice devenu classique. Tenter d’expliquer le retard numérique de la Guinée par une prétendue peur du président Lansana Conté face au projet ACE. Selon lui, des conseillers auraient convaincu le vieux général que le câble sous-marin allait menacer la souveraineté nationale. Résultat : la Guinée aurait raté un tournant historique à cause de la peur, du conservatisme et du manque de vision.

Le récit est très séduisant. Malheureusement pour le Premier ministre, il résiste mal à l’histoire. Car le véritable problème de cette sortie n’est pas seulement son approximation, c’est surtout sa paresse intellectuelle.

Allons d’abord sur les faits. 2009–2010 : premières discussions autour d’ACE en Guinée; 2010 : adhésion officielle de la Guinée au consortium ACE; 2011 : création de GUILAB; 2012 : arrivée physique du câble en Guinée; 2013 : début opérationnel; 2014 : inauguration officielle de la station de Kipé.

Voilà la chronologie réelle. Or, le Général Lansana Conté meurt en décembre 2008. Autrement dit, au moment où le projet ACE commence réellement à prendre forme dans les discussions techniques et institutionnelles concernant la Guinée, le régime Conté n’existe déjà plus.

Alors de deux choses l’une, soit Bah Oury ignore l’histoire récente du projet ACE, soit il la connaît parfaitement et choisit délibérément de la tordre pour fabriquer une narration politique plus commode. Dans les deux cas, le problème est sérieux. Mais en Guinée, la chronologie importe parfois moins que le besoin de fabriquer des coupables officiels.

Ce qui frappe surtout dans cette sortie de Bah Oury, c’est cette étrange obsession du rétroviseur. Le présent brûle, mais le gouvernement regarde le passé. Internet demeure coûteux, instable et dépendant, les coupures se multiplient, les infrastructures nationales restent insuffisantes. Mais au lieu d’expliquer pourquoi la révolution numérique promise tarde encore à transformer la vie des Guinéens, on nous ressort les fantômes administratifs des années Conté. À ce rythme, demain, on nous expliquera peut-être que la faiblesse du signal téléphonique sous Ahmed Sékou Touré empêchait déjà l’arrivée de la 5G.

Le plus ironique dans cette affaire, c’est que même après l’arrivée du câble ACE, la Guinée continue de souffrir des mêmes vulnérabilités structurelles. Dépendance à une seule grande infrastructure, faible démocratisation de la bande passante, absence d’écosystème numérique robuste, coûts élevés, gouvernance opaque du secteur. Autrement dit, le câble est arrivé, mais le miracle promis, lui, semble toujours bloqué quelque part entre les discours officiels et les conférences gouvernementales.

Alors si ACE devait sauver la Guinée à lui seul, pourquoi les Guinéens continuent-ils à acheter un Internet cher pour une qualité souvent médiocre ? Les câbles sous-marins aussi ont-ils peur de la souveraineté ?

Derrière cette sortie maladroite, beaucoup auront reconnu une vieille tentation de la politique guinéenne : réécrire l’histoire pour redistribuer artificiellement les rôles. Effacer certains acteurs, simplifier les responsabilités et transformer des trajectoires complexes en contes politiques faciles à consommer.

La modernisation des télécommunications guinéennes ne relève pourtant ni d’un miracle soudain ni d’une illumination tardive. Elle est le résultat d’un long processus administratif, technique et institutionnel auquel plusieurs générations de cadres, de techniciens et de responsables publics ont contribué. Mais dans le théâtre politique guinéen, certains préfèrent les récits simples. Un méchant passé, un présent innocent, et quelques slogans technologiques servis comme des promesses de renaissance.

Le plus préoccupant n’est d’ailleurs pas cette tentative de réécriture historique, c’est le fait qu’elle serve aujourd’hui de substitut à une véritable vision numérique nationale. Car un pays ne construit pas son avenir numérique avec des conférences nostalgiques sur les erreurs des morts. Il le construit avec des infrastructures solides, une gouvernance crédible, des investissements cohérents, une concurrence réelle et une souveraineté technologique pensée intelligemment. Or la Guinée de 2026 continue davantage à commenter son retard qu’à le rattraper.

En vérité, le problème de notre pays n’a jamais été uniquement le manque de câbles, c’est aussi l’excès de discours. Et dans ce domaine-là, reconnaissons au moins que le gouvernement actuel est déjà connecté au très haut débit.

Alpha Issagha Diallo
Décodeur officiel des conférences mal connectées

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