Contre La sansure

Burkina Faso: «Ce n’est pas en bâillonnant son propre peuple qu’on le libère»

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Par :Christophe Boisbouvier

Le 30 septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré lançait un putsch à Ouagadougou, pour en finir avec l’insurrection des groupes jihadistes qui occupaient près de la moitié du territoire du Burkina Faso. Quel est le bilan de son action à la tête du pays ?

Inoussa Ouédraogo, qui vit aujourd’hui en exil, a été le directeur de publication de l’hebdomadaire Bendré et présidé la Société des éditeurs de la presse privée du Burkina Faso.

RFI : Quand le capitaine Traoré affirme « La démocratie, ce n’est pas pour nous les Burkinabè », est-ce qu’il est dans la provocation ou est-ce qu’il le pense vraiment ?

Inoussa Ouédraogo : Oh, disons que je ne sais pas. Provocation ou conviction, peu importe. Il est arrivé par les armes. En démocratie, il n’aurait jamais eu le pouvoir. Seule la dictature lui permet de rester le seul à tenir le micro et à décider seul de l’avenir de 25 millions de personnes. Il veut un pays sans contrepouvoir, où l’on peut disparaître pour un oui ou pour un non. Et dans une démocratie, il ne peut pas obtenir cela.

Alors pour le capitaine Traoré, démocratie va avec révolution. Il affirme qu’il est le successeur du capitaine Sankara et qu’il reprend son œuvre révolutionnaire fondée sur le souverainisme. Est-ce qu’il n’y a pas, en effet, des points communs entre les deux officiers aux bérets rouges ?

Dans la forme oui. Deux capitaines de 34 ans arrivés tous les deux par coup d’Etat. Sur le fond, malheureusement, tout semble les opposer. Sankara, sa révolution se voulait d’abord démocratique et populaire. Sankara, c’était l’humilité, le débat, la transparence. Ibrahim Traoré, c’est le silence, c’est l’opacité totale. Sankara disait « Malheur à qui bâillonne le peuple ». Aujourd’hui, tout le monde sait qui bâillonne le peuple burkinabè.

Les quatre premières années du régime du capitaine Traoré sont marquées par de nombreuses mesures répressives. Mais le régime affirme que cela est justifié par la lutte contre le péril jihadiste. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Non, je pense que c’est simplement un alibi pour conserver le plus longtemps possible le pouvoir. Parce que pour ces militaires-là, la guerre est devenue comme une sorte de business. C’est devenu le café-cacao. On peut combattre le terrorisme sans sacrifier les droits du peuple. Et j’ai une pensée pour toutes ces femmes, ces enfants dont les proches ont été kidnappés.

Inoussa Ouédraogo

Ils sont journalistes, il y a des médecins, des avocats et même des guides religieux et des militaires aussi. Je pense à Serge Oulon, notre confrère, disparu il y a plus de deux ans. Je pense à Guy Hervé Kam qui est malade, qui, selon les infos que nous avons, a demandé à se faire soigner sans obtenir gain de cause. Je pense à un imam, l’imam Mahamadou Diallo, près de 80 ans, il a disparu sans laisser de traces. Nous avons créé une organisation qui s’appelle le Front anti-putschiste, qui a recensé plus de 200 personnes, enlevées, séquestrées, torturées par ce pouvoir-là. 82 d’entre elles figurent dans un trombinoscope que nous avons réalisé et que nous publions ce 30 septembre. C’est très dommage. La lutte contre le terrorisme ne peut pas expliquer tout cela.

Alors quand le capitaine Traoré est allé au Ghana début 2025 pour la cérémonie d’investiture du président Mahama, il a été ovationné par les milliers de personnes qui étaient rassemblées pour cette occasion. Comment expliquez-vous cette popularité à l’étranger ?

J’étais effectivement à Accra à ce moment précis. J’ai regardé, j’ai vu comment les Ghanéens ont réagi. Mais vous savez, Mobutu était aussi populaire, il était applaudi. Tous les dictateurs le sont à un moment donné. La popularité ne compte pas à mon avis. Ce qui compte, c’est d’améliorer la vie de son peuple. Est-ce que les conditions de vie des Burkinabè ont changé ? Est-ce que le terrorisme ne continue pas de faire souffrir le peuple burkinabè ? Est-ce que des milliers de personnes ne sont pas toujours déplacées ? Est-ce que les gens mangent à leur faim ?

Alors est-ce que le capitaine Traoré n’est pas applaudi parce qu’il est considéré comme un souverainiste ? Et est-ce que ce combat-là ne lui donne pas une certaine légitimité ?

Oui, tout le monde peut se prévaloir d’être, je dirais, souverainiste. Tout le monde peut se réclamer panafricaniste, tout le monde peut combattre l’impérialisme. Mais le combat pour la souveraineté, le combat contre le terrorisme ne peut pas justifier qu’on enlève des gens, qu’on les emprisonne, qu’on viole massivement les droits humains et qu’on rejette la démocratie. Des panafricanistes ont lutté pour les Africains sans avoir besoin de torpiller leurs peuples et de torpiller les constitutions. Voilà. Personne n’est contre Ibrahim Traoré. Nous sommes contre simplement sa manière de gérer la vie de ses concitoyens. Personne n’est contre la souveraineté des peuples africains, bien au contraire. Nous sommes tous pour la libération véritable de l’Afrique. Mais ce n’est pas en bâillonnant son propre peuple qu’on le libère. On ne peut pas vouloir libérer un peuple en bâillonnant ce peuple. C’est paradoxal, c’est contradictoire.

Quand le capitaine Traoré affirme que les jihadistes ont perdu du terrain au Burkina Faso depuis quatre ans, c’est vrai ou c’est faux ?

La réalité du terrain montre autre chose. J’ai une pensée pour nos forces de sécurité qui sont tuées chaque jour et enterrées à la va-vite, sans honneur militaire, souvent de nuit, pour que le peuple ne sache pas. Les autorités elles-mêmes reconnaissent que près de 30 % de notre territoire échappent encore à leur contrôle.

Source: https://www.rfi.fr/fr/podcasts/le-grand-invite-afrique/20260930

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