« Cette élection sera la pire de toutes »: à l’approche des législatives en Éthiopie, le désarroi de l’opposition
Candidats menacés, insécurité, maigres moyens: à l’approche des élections législatives du 1er juin en Éthiopie, plusieurs partis d’opposition décrivent un scrutin « inéquitable » taillé sur mesure pour assurer une nouvelle victoire au puissant parti du Premier ministre Abiy Ahmed.
Quelque 50 millions d’électeurs doivent élire les 547 membres de la Chambre des représentants du peuple (HoPR, chambre basse du Parlement fédéral), lesquels choisiront en leur sein le Premier ministre, chef de l’exécutif.
Abiy Ahmed, à ce poste depuis 2018, se présente dans sa région natale, l’Oromia, qui englobe Addis Abeba, la capitale fédérale.
Après un début de mandat marqué par des gestes d’ouverture – libération d’opposants et de journalistes notamment – et un rapprochement avec l’Érythrée voisine – ennemie jurée – qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 2019, son exercice du pouvoir a été rapidement jugé de plus en plus autoritaire par les défenseurs des droits humains.
En 2021, son Parti de la prospérité (PP) avait raflé 96% des sièges de la HoPR. En octobre, M. Abiy a assuré que le scrutin à venir serait « bien meilleur que le précédent » et que le « prochain Parlement serait plus diversifié dans sa composition ».
« Campagnes de haine »
Au contraire, « cette élection sera la pire de toutes », rétorque Mistresilasie Tamerat, secrétaire générale du Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRP), une formation qui lutta contre le régime militaire marxiste du Derg (1974-1991), artisan de la « Terreur rouge ».
Le scrutin est « manifestement inéquitable et non libre », dénonce cette candidate à Addis Abeba, citant des « cas de harcèlement physique et d’arrestations arbitraires de candidats » et des médias indépendants « réprimés ».

L’ONG Reporters sans Frontières classe désormais l’Éthiopie au 148e rang sur 180 en matière de liberté de la presse.
Ex-journaliste, Mistresilasie Tamerat évoque aussi « de violentes campagnes de haine » sur les réseaux sociaux « orchestrées par des partisans du parti au pouvoir ».
Sollicités par l’AFP, des membres du PP n’ont pas donné suite.
Le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique – environ 130 millions d’habitants – n’a jamais connu d’élections réellement libres et équitables. Et depuis 1991, ceux qui étaient au pouvoir au moment des scrutins l’ont toujours largement emporté, sur fond d’accusations de fraudes.
Comme en 2021 lorsqu’un conflit y était en cours, le scrutin n’aura pas lieu dans les 38 circonscriptions de l’État régional du Tigré, le plus septentrional, en raison de tensions croissantes entre autorités fédérales et régionales. Un million de personnes y sont toujours déplacées.
Mais la commission électorale (Nebe) assure pouvoir organiser le vote dans un peu plus de 500 des 509 autres circonscriptions du pays, malgré des conflits dans les deux États régionaux les plus peuplés, l’Oromia et l’Amhara (nord).
Parti d’opposition le mieux représenté, Ezema (quatre députés sortants) ne présente que 293 candidats (57% des circonscriptions), contre 461 pour le PP, qui sera seul en lice dans 64 circonscriptions, indique le média indépendant Ethiopia Insider sur la base des listes officielles.
Yesuf Ebrahim, candidat du Mouvement national amhara (NaMA), parti d’opposition qui a toutefois un ministre au gouvernement, assure que son mouvement n’a enregistré des candidats que dans les « villes relativement stables » de l’Amhara, où les milices communautaires Fano ont menacé de s’en prendre au processus électoral.
Dans de nombreuses zones, « nous ne pouvons mener librement campagne » car « les Fano (…) intimident, harcèlent et menacent de mort nos candidats et sympathisants », poursuit-il.
Les différents partis interrogés par l’AFP affirment également qu’il est impossible d’organiser des meetings, en raison soit de l’insécurité, soit des restrictions des autorités.
« Grand favori »
« Organiser des élections dans ces conditions relève essentiellement d’un rituel pour montrer à la communauté internationale que le gouvernement est élu tous les cinq ans par le peuple », estime Merera Gudina, président du Comité des partis d’opposition (CoP, 11 formations).

Eyoel Solomon, membre d’Ezema, parti se revendiquant d’opposition tout en occupant un portefeuille ministériel, juge de son côté que l’élection s’annonce « nettement meilleure que les précédentes », mais sans « pouvoir affirmer que le processus électoral soit totalement libre ».
Il note des « améliorations » dans l’accès de l’opposition aux médias audiovisuels, « la diffusion des débats et la répartition équitable du temps d’antenne », mais déplore que le PP « utilise les ressources (…) de l’État, y compris les médias d’État, pour influencer les résultats ».
Interrogée, la commission électorale n’a pas donné suite.
Joseph Siegle, chercheur au Centre d’études stratégiques de l’Afrique, organisme basé à Washington, admet que le PP « bénéficie d’une notoriété, de structures organisationnelles et de ressources bien supérieures à celles des autres partis », ce qui « lui confère un avantage considérable ». Mais estime que le processus électoral « semble ouvert et crédible ».
Mistresilasie Tamerat a un avis différent: « Le contexte politique actuel n’est pas favorable à une véritable opposition ».
Par Tolera FIKRU GEMTA, Dylan GAMBA AFP

