Contre La sansure

Disparition du journaliste Moussa Kaka au Niger: «Le Sahel ne doit pas devenir un trou noir de l’information»

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Le grand invité Afrique

Au Niger, deux semaines après sa disparition, on est toujours sans nouvelles de notre confrère Moussa Kaka. Mais aujourd’hui, Reporters sans frontières (RSF) parle de « disparition forcée » et dit avoir de bonnes raisons de penser que les autorités militaires de Niamey y sont pour quelque chose. Où en est la liberté de la presse au Niger et dans les deux autres pays du Sahel central, le Mali et le Burkina Faso ?

Sadibou Marong est le directeur du bureau de RSF pour l’Afrique subsaharienne. En ligne de Dakar, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Depuis maintenant deux semaines notre confrère Moussa Kaka a disparu. Est-ce que vous avez de ses nouvelles ?

Sadibou Marong : À ce jour, nous n’avons pas de nouvelles de Moussa et cela fait deux semaines, donc quinze jours, que Moussa Kaka, qui est un journaliste de renom et un des vétérans de la presse au Niger, n’a pas donné signe de vie. Nous estimons que nous sommes désormais dans une situation d’une extrême gravité et sommes légitimement en face d’un cas de disparition forcée, puisque nous avons toutes les raisons de penser que les autorités militaires, ou des éléments qui leur seraient liés, y sont pour quelque chose. En tout état de cause, leur responsabilité est engagée puisque, à ce jour, elles n’ont pas ouvert d’enquête afin de retrouver Moussa et d’établir les circonstances de sa disparition. Les autorités du Niger n’ont même pas communiqué sur cette situation, ce qui agrandit davantage les inquiétudes de la famille de Moussa Kaka et de ses collègues, et de l’ensemble des défenseurs de la liberté d’expression et de la liberté de la presse dans le monde.

Sadibou Marong est le directeur du bureau de RSF pour l’Afrique subsaharienne.

Le signal, pour nous, est que désormais, personne parmi les journalistes n’est plus à l’abri d’un enlèvement ou d’une disparition forcée, ou d’une arrestation arbitraire. C’est-à-dire que vous pouvez travailler pendant plusieurs heures dans votre rédaction pour informer les citoyens au nom de leur droit à l’information, et à la fin de votre journée, vous devenez victime d’une disparition forcée comme Moussa Kaka. C’est cela qu’il faut dénoncer et c’est cela qu’il faut combattre. Le deuxième signal, tout aussi grave de notre point de vue, est que cette sorte de déresponsabilisation qu’on perçoit quand on voit que cela fait quinze jours, un temps si long, que les autorités militaires qui gèrent le Niger, et qui sont pourtant censées protéger tous les citoyens, y compris Moussa Kaka, continuent d’observer ce silence inquiétant.

Cette année, le Niger a connu une chute de 37 places dans votre classement Reporters sans frontières de la liberté de la presse dans le monde. Le Niger a reculé à la 120ᵉ place. Pourquoi cette dégradation ?

Disons, d’une manière générale, qu’il ne s’agit pas seulement du Niger, mais pour les États de l’AES, de l’Alliance des États du Sahel, il y a des chutes ici ou là, mais la chute la plus grave, 37 places, a été notée au Niger. Le pays a pris un certain nombre de décisions défavorables à la promotion de la liberté de la presse depuis 2025. Il y a d’abord l’utilisation de la loi sur la cybercriminalité, une utilisation, disons, assez abusive pour continuer à détenir des journalistes en prison. En 2025 et jusqu’à récemment, nous avions au moins cinq à six journalistes détenus au Niger. Actuellement, dans le monitoring que nous avons, il y a les cas de Moussa Tchangari, journaliste activiste toujours en prison, de même qu’un autre cas, Serge Mathurin, qui était un présentateur dans un média local, Canal 3.

Mais le Niger a connu effectivement la baisse la plus importante au classement mondial de la liberté de la presse, et les journalistes étaient essentiellement poursuivis en vertu de la loi sur la cybercriminalité. Mais au-delà de cela, ce que nous percevons, c’est que c’est aussi un pays où on a eu le développement de cette coopération accrue entre les trois de l’AES, qui se sont dotés de leurs groupes, de leurs propres radios, de leurs télévisions et de leurs agences de presse, et qui ont toujours continué, un peu, à avoir comme objectif d’aligner leurs narratifs de la même manière. Les médias des services publics continuent à travailler pour faire rayonner les narratifs proposés par l’État, et le Niger est en plein dans ce cadre-là. Face à cette situation, on voit que le journalisme de qualité a un peu tendance à régresser et cela joue sur la chute du pays dans le classement mondial de la liberté de la presse.

Quel est le reproche fondamental qui est fait dans les trois pays de l’AES, du Sahel central, aux journalistes standards ?

Il faut d’abord dire que les coups d’État dans les pays du Sahel central, qui ont donc formé l’alliance des États du Sahel, ont tous été le catalyseur d’importantes violations de la liberté de la presse dans ces pays. On a vu, par exemple, que la notion de journalisme patriotique ou de traitement patriotique de l’information, c’est-à-dire un traitement qui est acquis au pouvoir en place, avait émergé au Mali avec l’arrivée d’Assimi Goïta à l’époque, qui bénéficiait d’un certain élan de solidarité assez populaire et qui s’était même permis de solliciter le soutien des médias à prêcher les bonnes paroles pour, « ne pas démoraliser la population et les forces armées ». Des journalistes pro-junte l’ont vulgarisé par la suite.

Mais on l’a vu aussi au Burkina avec une forme encore plus grave, comme le montre la formation, le mois dernier, d’une quarantaine de journalistes à une « immersion patriotique », parce que c’était dans un camp militaire, en présence de deux ministres qui leur demandaient s’ils allaient être des journalistes professionnels ou patriotes, et ils répondaient par l’affirmative. Mais en analysant, on se rend compte d’une chose : les régimes militaires du Sahel veulent imposer une nouvelle forme de l’information qui est fondée sur un principe très simple. C’est-à-dire que si vous avez un narratif favorable au pays, vous êtes avec eux, vous êtes pour eux. Si vous vous efforcez d’être indépendant, vous êtes alors contre eux. L’objectif de ces autorités est donc, que les médias indépendants se taisent, et c’est la raison pour laquelle ils ont suspendu des médias internationaux. Ils ont corsé les processus d’accréditation, comme on est en train de le voir au Niger, en train de s’y préparer avec une nouvelle ordonnance pour les correspondants. Ces autorités ont aussi envoyé des messages de dissuasion à la presse locale.

Sadibou Marong est le directeur du bureau de RSF pour l’Afrique subsaharienne.

Est-ce que Moussa Kaka n’est pas la preuve justement qu’on peut être à la fois un journaliste indépendant et un citoyen patriote qui aime son pays ?

Moussa est la preuve de la résilience dans le journalisme tel qu’on le voit. C’est pourquoi il est important de se mobiliser et de se lever pour des journalistes comme Moussa Kaka. Il y en a beaucoup d’autres dans ces pays du Sahel. On sait, par exemple, que Moussa Kaka subissait des pressions de la part des autorités depuis octobre de l’année dernière, puisqu’il a été interpellé avec un certain nombre de journalistes. C’est-à-dire que, de plus en plus, on voit l’émergence d’un nombre important de journalistes qui pensent à faire un journalisme de qualité et un journalisme digne d’intérêt, au nom du droit des populations du Sahel à l’information.

Moussa Kaka, pendant près de 30 ans, n’a fait que cela. Et il y en a beaucoup d’autres, malheureusement, qui sont tellement persécutés – qui étaient obligés de se retrouver dans d’autres pays en exil, qui sont allés créer des médias à partir de l’étranger – et d’autres qui sont toujours résilients, et qui restent, et qui continuent à faire un journalisme, et un journalisme de qualité. Pour ces gens-là, il faut se lever pour protéger et accompagner ces gens, pour que le journalisme ne meure pas, pour que le Sahel ne soit pas ce grand trou noir de l’information.

Ce que note le tout dernier rapport de WAJSIC (Whistleblowers and Journalists Safety International Center, ou Centre international pour la sécurité des lanceurs d’alerte et des journalistes en français), une ONG qui est basée au Ghana et qui lutte pour la protection des lanceurs d’alerte et des journalistes, c’est qu’à la différence de leurs confrères du Burkina et du Mali, les journalistes du Niger qui sont persécutés ne partent pas en exil.

Effectivement, ça nous l’avons documenté et nous le notons. Comparé au niveau assez faible de journalistes du Niger qui ont quitté le pays, il y en a quand même, il y en a un peu, un nombre très petit, qui a été obligé de partir pour ne pas aller en prison, et d’autres qui ont été tellement persécutés qu’ils ont été obligés de faire autre chose que du journalisme, et d’autres qui sont restés malgré les persécutions. Aujourd’hui, si on prend le cas du Burkina Faso, c’est quand même le pays où il y a un nombre extrêmement important de journalistes en exil. Parce que là, le niveau de répression est tellement grave comparé au Mali ou au Niger, même s’il y a des Maliens aussi qui sont partis en exil.

Le Burkina Faso a actuellement un nombre important, comme l’a effectivement souligné le dernier rapport, qui est un excellent rapport de WAJSIC et de Sahel Horizon sur le nombre de journalistes en exil. Mais cela, on peut le comprendre parce que c’est le caractère très féroce de la répression des journalistes au Burkina qui l’explique. On avait vu, par exemple, des acteurs non étatiques dans la répression des journalistes, qui avaient joué un rôle négatif. Par exemple au Mali, c’était le collectif de défense des militaires, au Niger, le collectif de soutien au CNSP. Mais au Burkina, par exemple, on voit autre chose, l’émergence de nouveaux acteurs comme les membres du Bataillon d’intervention rapide de la communication, Bir-C, qui en réalité, est une milice numérique qui comprend aussi bien des activistes et des proches du pouvoir, mais qui mène des campagnes de désinformation, de dénigrement et de harcèlement en ligne, contre quiconque ose critiquer les autorités. Les journalistes font partie de ces cibles-là. Donc la répression au Burkina est devenue extraordinairement féroce. On a tous les cas de journalistes portés disparus : Serge Oulon, Moussa Sareba et beaucoup d’autres. C’est quand même le pays le plus difficile dans le Sahel, comparé au Niger, par exemple.

Vous êtes le responsable de RSF pour l’Afrique subsaharienne. Vous êtes basé à Dakar, est-ce que vous restez en contact avec les autorités de ces trois pays du Sahel central, afin d’essayer de défendre un espace de liberté en faveur des journalistes ?

Tous les jours, nous continuons nos actions de plaidoyer en direction des États du Sahel, avec des engagements réguliers avec les autorités, en utilisant les espaces de discussion existants. Il se trouve souvent aussi que certaines autorités peuvent être fermées au dialogue et aux discussions, mais nous créons toujours le cadre adéquat pour les amener à la discussion. Par exemple, dans le cadre de la mise en œuvre de notre campagne — qui est une campagne dédiée qu’on mène depuis toutes ces années-là –, protéger les journalistes et promouvoir le droit à l’information au Sahel, nous avons soumis aux autorités du Sahel et à certains des autres États la Déclaration pour le droit à l’information au Sahel, que nous avons lancée au siège de l’Union africaine et que nous continuons de présenter aux États pour sa signature.

Il y a des pays qui signent, comme par exemple la Mauritanie, la Côte d’Ivoire, et d’autres pays sahéliens ont signé. Actuellement, l’objectif, c’est de parvenir à faire signer la déclaration par les autorités du Sahel, les autorités de l’AES. Et parallèlement aussi, nous menons des actions de réponse d’urgence en faveur des médias de ces pays, nos soutiens aux radios communautaires, toutes les actions d’assistance aux journalistes en exil, et ceux en détention, et sur telle et telle interpellation ou sur telle et telle violation de liberté de la presse.

Est-ce que vous avez des contacts directs avec les autorités du Niger, par exemple, ou du Mali ?

Ce qu’on peut dire, c’est qu’elles restent souvent fermées, mais souvent elles communiquent de manière assez laconique. Mais souvent, elles ont une perception qu’on voit un peu cantonnée à ces critiques. Mais pour nous, ce qui est important, notre rôle n’est pas forcément de plaire, mais notre rôle est de servir de société civile, de vigie de société civile africaine dynamique, qui puisse alerter les autorités pour redresser la barre. Et on vient souvent avec des solutions, et c’est ça qui est important, qu’il s’agisse du Mali, du Niger, du Burkina Faso, du Tchad et de l’ensemble des pays sahéliens.

 

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