Entre évolution religieuse, mutations culturelles et responsabilité collective
Je suis tombé par hasard sur un post intitulé : « Le wahhabisme contribue à un génocide culturel dans la communauté peulh. Il y a un remplacement systématique de nos mœurs et valeurs culturelles aujourd’hui. »
L’emploi du terme « génocide » m’a immédiatement interpellé. Il me paraît, dans ce contexte, particulièrement fort et disproportionné par rapport à la réalité décrite. Ce mot mérite en effet d’être utilisé avec beaucoup de précaution. Dans son sens juridique, le génocide désigne un crime international caractérisé par certains actes commis avec l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux en tant que tel.
Peut-on raisonnablement utiliser cette notion pour qualifier les transformations religieuses, vestimentaires, linguistiques ou sociales observées aujourd’hui au sein de la communauté peulh ? La question mérite d’être posée, sans nier pour autant les inquiétudes de ceux qui estiment que certaines pratiques culturelles sont progressivement abandonnées.
Une réalité religieuse devenue plus visible
Il est indéniable qu’en Guinée, un courant religieux généralement qualifié de « wahhabite » — même si cette appellation peut recouvrir des sensibilités et des pratiques diverses — est devenu beaucoup plus visible au cours des dernières décennies.
Cette visibilité se manifeste notamment dans les pratiques religieuses, le discours religieux et certaines façons de s’habiller. On peut, par exemple, observer chez certains hommes le port du pantalon au-dessus des chevilles et, chez certaines femmes, le port du voile, parfois intégral.
Au début des années 90, ces pratiques étaient relativement minoritaires et pouvaient susciter incompréhension, moqueries ou même, dans certains cas, des agressions verbales et physiques contre des femmes auxquelles on avait donné le surnom de « Ninja ». Depuis, ce courant a gagné en visibilité et en nombre.
Cette évolution est une réalité sociale qui peut parfaitement faire l’objet d’un débat. Mais constater son existence ne suffit pas, en soi, à établir qu’il s’agit d’une entreprise de destruction d’une culture.
Une culture ne se transforme jamais sous l’action d’un seul courant
Les critiques adressées à ce courant religieux sont nombreuses. On lui reproche notamment de contribuer à la modification de certains prénoms, de certaines appellations de lieux, des habitudes vestimentaires ou encore de pratiques considérées comme ancestrales.
Parmi ces dernières figure, par exemple, la visite des cimetières dans l’espoir d’obtenir la bénédiction des personnes pieuses qui y sont enterrées, pratique que certains courants religieux contestent au nom de leur conception de l’islam.
Ces changements existent et peuvent légitimement susciter des interrogations. Mais une question mérite alors d’être posée : le recul de certaines pratiques culturelles peulh est-il exclusivement imputable à ce courant religieux ?
C’est là que le débat devient plus intéressant.
Plutôt que de désigner un seul responsable, il serait utile d’observer l’ensemble des facteurs qui transforment aujourd’hui nos sociétés : religion, urbanisation, école, influence des médias, réseaux sociaux, mondialisation, modèles culturels étrangers, évolution des rapports entre générations et, surtout, changement des aspirations individuelles.
Qui transforme réellement nos habitudes ?
Prenons l’exemple de l’habillement.
Il est reproché à certains musulmans d’imposer à leurs femmes et à leurs filles une manière de se vêtir jugée étrangère à la culture peulh. Le voile, notamment lorsqu’il est associé à certaines couleurs ou formes, est ainsi présenté comme un élément d’arabisation.
Mais il serait difficile d’affirmer que les autres modèles vestimentaires qui se diffusent dans notre société sont davantage africains, guinéens ou peulh.
Les appellations telles que « Bisou », « Mignonne » ou « La Belle » témoignent-elles davantage de notre héritage culturel ? Les mèches brésiliennes et les perruques inspirées de modes venues d’Europe ou d’ailleurs sont-elles plus représentatives de la culture peulh que le voile ?
La question n’est évidemment pas de condamner une tenue ou d’en glorifier une autre. Elle est simplement de constater que nos références vestimentaires évoluent dans plusieurs directions à la fois.
On pourrait même rappeler qu’en pular, le terme « Suddidho », utilisé traditionnellement comme une formule de respect pour désigner une femme, renvoie à l’idée de pudeur et de personne couverte. Cela montre que la notion de pudeur vestimentaire n’est pas nécessairement une importation récente ou exclusivement liée au monde arabe.
Le problème de la langue est peut-être encore plus révélateur
La question linguistique mérite une attention particulière.
Il est fréquent aujourd’hui de voir des parents, y compris dans des familles peulh, s’adresser à leurs enfants principalement en français. Dans certains milieux urbains, parler couramment une langue nationale peut même être perçu comme moins valorisant que la maîtrise du français.
Ce phénomène ne peut pas être attribué aux seuls courants religieux.
L’école, l’administration, les médias, la recherche d’un emploi, la réussite sociale et le prestige associé au français jouent évidemment un rôle considérable. À cela s’ajoute l’influence croissante des réseaux sociaux et de la culture mondiale.
C’est ainsi que le pular lui-même évolue sous l’influence du français. Des expressions hybrides apparaissent et se multiplient dans le langage quotidien. On entend par exemple « traversugol », « bougugol » ou « besoinagol », constructions qui témoignent de cette évolution.
Même certains termes autrefois profondément enracinés dans la culture familiale tendent à disparaître. Les noms des jours de la semaine sont de plus en plus souvent employés en français, y compris dans certaines conversations familiales. Il en va de même pour les mois, dont la connaissance des appellations traditionnelles recule progressivement.
Si nous sommes réellement préoccupés par la préservation de notre patrimoine linguistique, cette question devrait donc nous interpeller collectivement.
Les transformations culturelles ne viennent pas toutes de la religion
Il en va de même pour certaines pratiques sociales.
Aujourd’hui, les réseaux sociaux rappellent automatiquement les anniversaires. Les gâteaux, les bougies et les fêtes d’anniversaire sont devenus familiers dans de nombreuses familles guinéennes. Peut-on pour autant considérer cette pratique comme spécifiquement africaine, guinéenne ou peulh ?
Il ne s’agit évidemment pas de dire qu’une pratique est mauvaise simplement parce qu’elle est étrangère à notre tradition. Les cultures ont toujours emprunté, adapté et transformé des éléments venus d’ailleurs.
Mais si l’on veut parler de « remplacement » ou de « disparition » de la culture peulh, il faut alors regarder l’ensemble de ces influences et non une seule d’entre elles.
Et même la salutation devient un sujet de débat
Un autre exemple est la formule « Assalamu alaykum ».
Il arrive aujourd’hui que cette salutation soit accueillie avec indifférence, voire qu’elle fasse l’objet de réactions négatives dans certains milieux. Pourtant, cette formule n’est pas la propriété d’une communauté particulière. Elle est utilisée dans de nombreux pays musulmans, indépendamment des appartenances confrériques ou des sensibilités religieuses.
Au Sénégal voisin, par exemple, cette salutation est couramment utilisée par des musulmans appartenant à des courants différents, et elle n’empêche pas les personnes de conserver leurs identités culturelles respectives.
Dès lors, assimiler systématiquement l’usage de cette formule à une volonté d’arabisation de la société paraît difficilement défendable. Une salutation religieuse peut être adoptée par une société sans que celle-ci renonce pour autant à sa langue, à son histoire ou à ses traditions.
Faire collectivement notre examen de conscience
Dans un monde globalisé, aucune société ne reste figée. Les cultures évoluent, s’influencent mutuellement, empruntent à d’autres et abandonnent parfois certaines pratiques.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir qui est responsable de la « disparition » de notre culture, mais de déterminer ce que nous souhaitons réellement préserver et les moyens que nous sommes prêts à consacrer à cette préservation.
Si nous estimons que la langue pular doit être davantage protégée, commençons par la parler et la transmettre à nos enfants. Si nous considérons que certaines traditions méritent d’être sauvegardées, enseignons-les, documentons-les et transmettons-les. Si nous souhaitons préserver notre patrimoine vestimentaire, littéraire, musical ou historique, faisons-en la promotion.
Cela vaut pour tout le monde, quelles que soient les convictions religieuses.
On peut donc parfaitement débattre de l’influence de certains courants religieux sur les traditions peulh. On peut aussi s’interroger sur la disparition de certaines pratiques et sur les changements observés dans les noms, les vêtements ou les comportements.
Mais pour que ce débat soit constructif, il devrait éviter les amalgames et les accusations globalisantes. La transformation culturelle de la société peulh est probablement le résultat de plusieurs influences qui se croisent et se renforcent : religieuses, scolaires, linguistiques, économiques, technologiques et culturelles.
Employer le terme « génocide culturel » pour décrire cette évolution risque finalement de brouiller davantage le débat qu’il ne l’éclaire.
La préservation d’une culture ne passe pas nécessairement par la désignation d’un adversaire. Elle commence d’abord par la volonté de ceux qui en sont les dépositaires de la connaître, de l’assumer et de la transmettre.
