Contre La sansure

Guinée : gouverner par la disparition

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Enlèvements d’opposants et de proches d’opposants, disparitions forcées, exécutions de manifestants, morts suspectes en détention : ce qui se déroule en Guinée sous le pouvoir de Mamadi Doumbouya n’est plus une simple dérive autoritaire. C’est un système de violence politique qui interpelle le droit international et accuse le silence du monde.

Il faut cesser les euphémismes. Cesser les prudences diplomatiques. Cesser d’appeler transition ce qui ressemble de plus en plus à une mécanique de terreur.

En Guinée, le pouvoir n’a pas seulement durci la répression. Il a institutionnalisé une méthode. Cette méthode a trois visages : enlever, faire taire, tuer. Et lorsqu’un État commence à faire disparaître ses citoyens, il ne s’agit plus d’abus de pouvoir. Il s’agit d’une pathologie du pouvoir.

Le premier scandale, ce ne sont même pas les morts. Ce sont les disparus. Des hommes et des femmes arrachés à leurs domiciles. Des opposants soustraits à toute procédure. Des journalistes enlevés. Des militants volatilisés. Des familles condamnées à chercher sans savoir si elles doivent espérer ou pleurer.

Oumar Sylla, activiste, enlevé et porté disparu.

Mamadou Billo Bah, activiste, enlevé et porté disparu.

Habib Marouane Camara, journaliste, enlevé et porté disparu.

Saadou Nimaga, administrateur, enlevé et porté disparu.

Djèliman Kouyaté, griot, enlevé et porté disparu.

Yamoussa Youla, activiste, enlevé et porté disparu.

Mamadou Bory Barry, acteur politique, enlevé et porté disparu.

Elhadj Adama Keïta, 75 ans, père du journaliste Babila Keïta, enlevé et porté disparu.

Ousmane Gnelloy Diallo, vlogueur, enlevé et porté disparu.

Mofa Sory Dounoh, féticheur, enlevé et porté disparu.

Sergent-chef Moussa Cheick Soumah, militaire, enlevé et porté disparu.

Faoulan Kamano, élève mineur, enfant d’Elie Kamano, enlevé et porté disparu.

Robert Kamano, élève mineur, enfant d’Elie Kamano, enlevé et porté disparu.

Saa Fomba Kamano, gendarme, frère d’Elie Kamano, enlevé et porté disparu.

Antoine Sandouno, neveu d’Elie Kamano, enlevé et porté disparu.

Dame Nènè Oussou Diallo, actrice politique, enlevée et portée disparue.

Colonel Moussa Condé, gendarme, enlevé et porté disparu.

Sanassy Keïta, journaliste, enlevé et porté disparu.

Sidiki Mara, homme d’affaires, enlevé et porté disparu.

Kaba La Puissance, entrepreneur, enlevé et porté disparu.

Karamo Dabo, entrepreneur, enlevé et porté disparu.

Alpha Amadou Baldé, ingénieur, enlevé et porté disparu.

Sékou Kaba, enlevé et porté disparu.

Lieutenant Alpha Camara, militaire, enlevé et porté disparu.

Koïkoï Pivi, fils de Claude Pivi, enlevé et porté disparu.

Moïse Guilavogui, neveu de Claude Pivi, enlevé et porté disparu.

Abdoul Sacko, activiste, enlevé, torturé puis jeté dans la nature.

Maître Mohamed Traoré, avocat, enlevé, torturé puis jeté dans la nature.

Hadja Asmaou Diallo, mère de Tibou Kamara, enlevée, portée disparue puis relâchée.

Hadja Binta Kamara, sœur de Tibou Kamara, enlevée, portée disparue puis relâchée.

Sékou Camara, élève et fils d’un opposant, enlevé, porté disparu puis relâché.

Karinkan Doumbouya, interpellé et porté disparu.

Et comme si l’effacement des vivants ne suffisait pas, une découverte macabre : quatre corps visiblement ligotés et enterrés près du camp du groupement des forces spéciales à Forécariah, en octobre 2025.

À cette liste non exhaustive s’ajoutent des dizaines d’autres cas d’enlèvements, de disparitions et d’assassinats de civils et de militaires, dont les corps auraient été jetés nuitamment en haute mer ou enfouis en des lieux inconnus, tandis que les familles, sous la menace, sont contraintes au silence.

Aucun de ces crimes ne restera impuni. Et tant d’autres encore. Où sont-ils ? Le pouvoir se tait. Et son silence accuse.

Car la disparition forcée n’est pas une arrestation irrégulière. C’est un crime. Le crime préféré des pouvoirs qui veulent tuer sans assumer.

Faire disparaître, c’est tuer une personne et effacer la preuve. C’est la signature classique des régimes qui redoutent davantage la vérité que leurs propres crimes. Puis viennent les morts. Et là encore, il faut refuser la langue du mensonge.

Ce ne sont pas des “victimes collatérales”. Ce sont des citoyens abattus par l’État.

Des noms. Des vies. Des enfants.

Thierno Bella Diallo, 10 ans.

Thierno Ousmane Diallo, 15 ans.

Boubacar Diallo, 15 ans.

Thierno Ousmane Diallo, 10 ans.

Alpha Saliou Bah, 14 ans.

Ibrahima Sadio Diallo, 9 ans.

Ahmadou Bah, 12 ans.

Souleymane Diallo, 16 ans.

Mamadou Tanou Diallo, 15 ans.

Ismaël Diallo, 16 ans.

Mamadou Moustapha Cissé, 14 ans.

Abdoulaye Djibril Diallo, 15 ans.

Mamadou Moustapha Barry, 16 ans.

Et des dizaines d’autres, froidement abattus lors de manifestations politiques et sociales entre 2022 et 2025, documentés par l’ONG Tournons la Page.

Ni la chaîne de montagnes de Simandou, ni les campagnes de propagande, nationales ou internationales, ni une Constitution taillée sur mesure, ni les contorsions juridiques, ni même une élection présidentielle ne pourront ensevelir ces crimes contre l’humanité.

Il faut mesurer l’abîme. Un pouvoir a tiré sur des enfants et continue de parler d’ordre public. Quel ordre ? Celui des fusils contre des adolescents, alors qu’il avait été promis que plus personne ne mourrait pour rien ?

Celui où manifester peut coûter la vie alors que ce droit est consacré par les lois de la République ? Celui où la contestation se règle au projectile pour faire régner la peur par la terreur ?

Ce n’est pas du maintien de l’ordre. C’est la déshumanisation de la société. C’est la criminalisation de l’État. Et comme si cela ne suffisait pas, les prisons elles-mêmes deviennent des zones d’ombre.

Général Sadiba Koulibaly.

Colonel Célestin Bilivogui.

Dr Mohamed Dioubaté.

Colonel Claude Pivi.

Commandant Aboubacar Sidiki Diakité.

Toujours la même séquence : Extraction. Silence. Rumeurs. Version officielle. Mort. Communiqué. Comme si un communiqué suffisait à blanchir un cadavre.

Il faut le dire sans détour : quand des opposants disparaissent, quand des manifestants sont exécutés, quand des détenus meurent dans l’opacité, quand aucune responsabilité n’est engagée, ce n’est plus de la gouvernance. C’est un régime d’impunité. Un régime de sans-loi. Et peut-être pire.

Il y a aussi les morts sans communiqué, les morts sans récit officiel. Ceux des détenus tués par balle lors de l’extraction de Toumba Diakité à la Maison centrale de Conakry.

Sékou Mara, sous mandat de dépôt depuis le 21 février 2020 (JP2).

Moussa Touré, sous mandat de dépôt depuis le 13 mai 2018 (JP3).

Amadou Sow, incarcéré depuis le 30 novembre 2024 (JP2).

Mamoudou Bah, détenu sous mandat de dépôt depuis le 5 juin 2021 (JP3).

Selon les informations recueillies, les deux premiers auraient été abattus alors qu’ils tentaient d’escalader la clôture de la prison dans un mouvement de panique provoqué par l’intervention des forces spéciales dans la cour de la Maison centrale.

Le troisième aurait été tué à proximité du bureau du gardien-chef, dans un contexte de forte tension.
Le quatrième aurait été abattu à l’intérieur du bâtiment en chantier où étaient regroupés plusieurs prévenus.

À ces quatre victimes s’ajoutent deux corps non encore identifiés, dont les familles les familles étaient recherchées. Deux morts supplémentaires dont l’identité officielle n’a jamais été révélée.

Le monde a déjà vu ce scénario : Les disparitions d’Amérique latine. Les escadrons de la peur. Les dictatures qui commencent par enlever quelques-uns avant d’étouffer des peuples entiers.

Toutes avaient en commun une certitude : personne n’osera les arrêter. C’est précisément cette certitude qu’il faut briser. Car le silence international est en train de devenir complice.

Les Nations unies ne peuvent regarder ailleurs. L’Union africaine ne peut se réfugier derrière des communiqués. La CEDEAO ne peut invoquer indéfiniment la prudence diplomatique. Car lorsque les disparitions deviennent routine et les morts une statistique, l’inaction n’est plus de la neutralité. C’est un abandon.

Il faut aussi parler aux Guinéens. Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand regarder les enlèvements devenir banals ? Jusqu’à quand compter les morts comme une météo tragique ? Jusqu’à quand accepter qu’un État produise davantage de peur que de droit ?

Il arrive un moment où nommer les crimes devient un devoir. Ce moment est venu. Il faut appeler cela par son nom : Violence d’État. Terreur politique. Criminalisation du pouvoir. Banalisation de la vie humaine. Et rappeler cette vérité que tous les régimes répressifs finissent par apprendre : Les disparus reviennent toujours. Ils reviennent dans la mémoire. Dans les archives. Dans les tribunaux. Dans l’Histoire. Et l’Histoire, elle, ne fait disparaître personne.

Oumar Sylla, citoyen indigné vivant dans la presqu’île de Kaloum à Conakry.

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