Contre La sansure

Guinée : la cagoule contre le droit — l’affaire Bella Bah ou la honte d’un régime aux abois

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Il y a des crimes que les mots officiels ne suffisent jamais à habiller, et celui qui vient de frapper Bella Bah en est la preuve la plus écœurante. Selon le témoignage bouleversant de son épouse, cet activiste a été arraché en plein jour, dans l’enceinte même de son école, par une bande d’hommes cagoulés dont personne ne connaît ni l’identité ni le mandat, et pour cause : ce ne sont pas des agents de l’État, ce sont des kidnappeurs. Pas de convocation. Pas de mandat. Pas la moindre once de procédure. Juste des visages masqués, une méthode de milice, une violence assumée contre un homme dont le seul crime est d’avoir pensé et parlé librement.

Ce mode opératoire n’a rien d’un dérapage isolé : c’est une disparition forcée, un crime que le droit international condamne sans détour, que la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples proscrivent formellement, précisément parce qu’il vise à priver un être humain de toute existence légale, à le rayer de la carte comme si sa vie ne comptait pour rien.

Et qu’on ne vienne surtout pas nous parler de《faute》ou de《propos réprouvables》. Le seul tort de Bella Bah, c’est d’avoir écrit, sur sa propre page Facebook, ce que sa conscience lui dictait. Critiquer un imam, fût-ce vertement, n’a jamais été un crime dans aucune démocratie digne de ce nom et ça ne le devient pas davantage dans une Guinée qui se prétend refondée. Si l’on avait quelque chose à lui reprocher, la loi offrait un chemin simple et connu de tous : une convocation, une citation à comparaître, une procédure normale, à laquelle il aurait répondu sans hésiter, comme il l’a toujours fait, lui qu’on décrit unanimement comme un homme intègre, entier, jamais fuyard devant ses responsabilités. Mais non. On a préféré la cagoule à la loi, la terreur à la justice, l’enlèvement au tribunal. Et ce choix-là n’est pas un hasard : c’est un aveu. On ne masque son visage que lorsqu’on sait, au fond de soi, qu’on est en train de commettre un crime.

Ce qui se joue à travers Bella Bah, c’est le visage réel d’un pouvoir qui n’a plus rien à opposer à la contestation que la force brute et l’intimidation. Un régime qui parade dans ses discours de《refondation》et d’《autorité restaurée》pendant qu’il fait enlever ses citoyens dans la rue n’est pas un État qui se refonde : c’est une dictature qui se démasque. C’est le retour, sous une nouvelle étiquette, des méthodes que la Guinée a payées de sang et de larmes sous des régimes qu’on croyait révolus, celles-là mêmes que cette transition avait juré de ne jamais réhabiliter. Chaque citoyen qui disparaît sans mandat, sans procès, sans habeas corpus, est une gifle assénée à tous les Guinéens qui ont cru, un jour, que ce pays pouvait devenir autre chose qu’un terrain de chasse pour ceux qui détiennent le pouvoir.

Le silence des autorités n’est pas une négligence, c’est une complicité. Le procureur de la République, saisi directement par l’épouse de Bella Bah, n’a plus le droit de tergiverser : il doit ouvrir une enquête sur-le-champ, révéler immédiatement où cet homme est séquestré, garantir son accès à un avocat et à sa famille, et livrer les noms de ceux qui, cagoulés, ont osé commettre cet acte en plein jour. Chaque heure de silence supplémentaire est une heure de complicité active. Et si rien ne bouge, si l’omerta continue de régner, alors il faudra appeler les choses par leur nom : la disparition forcée est devenue, sous ce régime, une arme de gouvernement, un outil de terreur contre quiconque ose parler plutôt que se taire. L’impunité qui gangrène ce pays depuis trop longtemps doit cesser, non par de nouvelles paroles creuses, mais par des actes : localiser Bella Bah maintenant, le présenter devant un juge dans le respect du droit s’il existe réellement un dossier contre lui, ou le libérer sur-le-champ, sans condition, parce que la vérité, tout le monde la connaît déjà : son seul crime, c’est d’avoir eu le courage de parler.

Il est temps que les Guinéens cessent de baisser les yeux. Le silence complice a assez duré ; il n’a jamais protégé personne, il n’a fait que légitimer les bourreaux de demain. Chaque disparition non élucidée est une porte ouverte à la suivante, et tant que ce pays tolérera qu’on arrache ses fils à leur famille sous couvert de cagoules et de nuit, il restera prisonnier de son propre arbitraire. La vérité est due à Bella Bah, à son épouse, à sa famille, et à travers eux, à chaque Guinéen qui refuse de courber l’échine. La reddition de comptes n’est pas une faveur qu’on sollicite poliment : c’est une exigence qu’on impose, avec force et sans relâche, jusqu’à ce que justice soit faite. Et l’histoire, elle, n’oubliera pas les noms de ceux qui avaient le pouvoir d’agir et qui ont choisi le silence complice plutôt que la vérité.

Nous condamnons avec la plus grande fermeté cet enlèvement, qui n’est rien d’autre qu’un crime contre la personne de Bella Bah et contre les principes les plus élémentaires de l’État de droit. Rien, absolument rien, ne justifie qu’un citoyen soit arraché à sa vie par des hommes cagoulés, en dehors de toute procédure légale. Nous exigeons sa libération immédiate et inconditionnelle, ou, à défaut, sa présentation sans délai devant une autorité judiciaire compétente, dans le strict respect de ses droits. Nous exigeons aussi que toute la lumière soit faite sur les responsables de cet acte, et que justice soit rendue à Bella Bah, à son épouse, à sa famille qui ne méritent ni ce silence ni cette angoisse. Il en va de la dignité de chaque Guinéen que ce crime ne reste pas impuni.

La vérité n’a pas de passeport diplomatique.

Abdoul Karim Diallo

《Quand tu ne sais pas où tu vas, souviens-toi d’où tu viens.》— Proverbe africain

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