Contre La sansure

Guinée : la disparition forcée, une dérive autoritaire érigée en système de gouvernance.

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La disparition forcée à caractère politique est en train de s’imposer comme l’un des instruments le plus redoutable de la répression utilisés par les nouvelles autorités guinéennes.

Ce phénomène, jusque là très marginal il y a quelques années, semble désormais s’inscrire dans une logique plus structurée : « faire taire, intimider, et neutraliser toute voix dissidente en dehors de tout cadre légal ».

Derrière le terme parfois banalisé de : « kidnapping » se cache en réalité une qualification bien plus grave : celle de disparition forcée, un crime reconnu et condamné par le droit international.

La disparition forcée n’est pas une simple arrestation illégale. Elle implique une mécanique précise : l’intervention d’agents de l’État ou d’acteurs agissant avec son consentement, suivie d’un déni de détention et d’une mise hors du champ de la protection juridique.

En Guinée, ces éléments apparaissent de manière récurrente ces derniers temps. Des interpellations opérées par des hommes souvent habillés en tenue militaire supposés appartenir aux forces spéciales selon plusieurs temoins, qui opèrent nuitamment avec une brutalitée inouie en l’absence de toute procédure judiciaire formelle.

Le silence et l’indifference des autorités sur le sort des personnes enlevées et l’impossibilité pour leurs familles d’accéder à une information fiable les concernants est très préocupante.

Cette pratique ne relève pas d’excès isolés, elle traduit une transformation inquiétante du mode de gouvernance sécuritaire du pays sous l’ère du CNRD.

Une stratégie de neutralisation politique, la disparition forcée ne consiste pas seulement à priver une personne de sa liberté, elle cherche à effacer sa présence même dans l’espace public, comme c’est le cas de nombreux acteurs sociopolitiques considerés hostiles à la gouvernance actuelle du pays. En cela, elle constitue une arme politique redoutable contre toute forme d’opposition.

Qualifiées d’organisation illégale et dangereuse du fait de ces incessants appels à manifester contre les dérives de la junte militaire, le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), mouvement emblématique de la contestation citoyenne en Guinée, a, en Août 2024 été dissout par les autorités de la transition et des poursuites judiciaires engagées contre ses principaux responsables qui sont actuellement ciblés. Leur engagement en faveur de l’État de droit, de la démocratie et du respect des libertés fondamentales semble aujourd’hui les exposer à des risques extrêmes d’insecurité.

Les autorités nient toutes implication dans l’enlèvement de Oumar Sylla (Foniké Menguè) et Mamadou Billo Bah, deux des leaders du FNDC.

Bien que les autorités nient toutes implication dans leur enlèvement, deux de ses leaders notamment : Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah sont portées disparus depuis plus d’un an et leurs collègues contraint à l’exil pour echapper au même sort qu’eux. D’ailleurs il faut signaler le sort de nombreux autres acteurs sociopolitiques, ainsi que les membres de leurs familles qui sont portée disparue et dont on a aucune nouvelle à ce jour. Cette liste non exhaustive de victimes ne fait que se rallonger.

En se comportant de la sorte, le message adressé à la société par la junte militaire est clair : contester le pouvoir peut conduire à disparaître. Cette logique installe un climat de peur diffuse, bien plus efficace que la répression visible lors des manifestations publiques. Elle dissuade, isole, et fragilise les dynamiques collectives de mobilisation, comme c’est le cas actuellement dans le pays.

Dans tout État de droit, la privation de liberté est encadrée, contrôlée, et susceptible de recours devant un juge. En Guinée, depuis quelques temps, cette logique semble progressivement se désagréger.
Face aux multiples cas de disparitions signalés, aucune enquête judiciaire sérieuse n’a abouti à nos jours, aucune responsabilité n’a été établie, aucune garantie de non-répétition n’a été formulée.

Ce silence institutionnel est inquietant car il suggère soit une incapacité structurelle de la justice à agir, soit une forme d’alignement celle-ci sur des logiques du pouvoir en place. Dans les deux cas, le résultat est le même : « l’érosion profonde de la confiance des citoyens dans les institutions ».

La disparition forcée ne s’arrête pas à la victime. Elle s’étend à son entourage, plongé dans une attente insoutenable. Car l’une des spécificités de ce crime réside dans l’incertitude qu’il produit tel que : l’absence de corps du disparus, l’absence d’information sur son sort et l’absence de vérité.
Des parents cherchent leurs enfants, des épouses attendent des nouvelles de leurs maris qui ne viennent pas, des enfants pleurent l’absence de leurs parents, des collègues tentent de maintenir la mémoire de ceux qui ont été effacés.

Cette souffrance prolongée est reconnue, en droit international, comme une forme de traitement cruel, inhumain et dégradant.

La Guinée n’évolue pas en vase clos, c’est un Etat qui est lié par des engagements internationaux qui proscrivent explicitement les disparitions forcées. Dès lors, la multiplication de ces pratiques appelle à une réaction des mécanismes des Nations Unies, des organisations internationales de défense des droits humains, mais aussi des partenaires bilatéraux du pays.

Le silence ou l’inaction face à ces dérives pourraient être interprétés comme une tolérance implicite. Or, l’histoire a montré que les disparitions forcées prospèrent précisément là où l’impunité s’installe.

Le danger, aujourd’hui, est celui de l’habituation du phenomène par le peuple. À force de répétition, l’inacceptable risque de devenir ordinaire. Les disparitions forcées cessent d’indigner, les familles cessent d’être entendues et la société s’adapte à l’arbitraire.

C’est précisément ce basculement qu’il faut éviter. Nommer ces actes pour ce qu’ils sont : « des disparitions forcées à caractère politique », est un premier acte de résistance. Exiger la vérité, la justice et la réparation en est un second. Mais au-delà, c’est une vigilance collective qui doit s’imposer. Car lorsqu’un État peut faire disparaître ses citoyens sans rendre de comptes, ce n’est pas seulement la liberté qui est menacée, c’est l’existence même du droit.

C’est pourquoi, nous devons nous mobilisés pour denoncer cet état de fait et exiger des autorités le respect des droits et des libertés fondamentales des citoyens, conformément à leurs engagements nationaux et internationaux, afin de batir une société juste, encrée dans les principes et valeurs democratiques où chaque citoyens jouit pleinement des ses droits.

Par : Saïkou Yaya Diallo 

Juriste-consultant, defenseur des droits humains et responsable juridique du Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC).

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