Inaugurer ne fait pas l’architecte – chronique ferroviaire d’une mémoire courte
On peut très bien peindre son nom sur un wagon, mais sans la voie, ça ne reste qu’une boîte en métal stationnée dans la vanité.
Dans un coin oublié de l’Inde, quelque part entre le parfum d’encens et les projecteurs LED d’un hangar flambant neuf, un ministre guinéen en costard froissé pose fièrement devant une locomotive bleue. Le train s’appelle Kôma. L’écriture est nette, blanche, sur fond bleu roi. Juste en dessous, en lettres solennelles : Président Mamadi Doumbouya. Les flashs crépitent. Les caméras tournent. L’Histoire peut (re)commencer.
Mais avant de grimper à bord de cette épopée sur rails, un petit détour s’impose. Pas par Simandou. Non. Par la mémoire. Ce bien précieux, souvent évaporé dans les vapeurs du pouvoir et les communiqués trop enflammés.
Car voici que, soudainement, les rails de Guinée renaissent. Disparus sous Lansana Conté, apprend-on. Réincarnés sous Mamadi Doumbouya, nous dit-on. À croire que les locomotives étaient en hibernation cosmique, attendant patiemment un miracle en uniforme.

Ce que l’on oublie – ou que l’on feint d’oublier avec une souplesse d’acrobate politique – c’est qu’avant la mise en scène de Marhowra, il y eut un architecte. Un obstiné. Un professeur qui ne portait ni képi ni treillis, mais qui rêvait, lui, de train, de minerai et de souveraineté. Il n’avait pas baptisé des wagons, non. Il avait réveillé Simandou d’un coma profond, négocié avec Rio Tinto, amadoué Chinalco, arraché la Compagnie du Transguinéen au labyrinthe des intérêts croisés, au prix de nuits blanches et de tempêtes diplomatiques.
Là où certains nomment des locomotives, Alpha Condé dessinait des corridors économiques.
Mais voilà : l’Afrique est un théâtre. Et chaque nouveau régime veut écrire son opéra, quitte à chanter faux sur une partition déjà composée. Alors on rebaptise. On repeint. On inaugure. Et surtout, on oublie. L’oubli devient stratégie. L’amnésie, art politique.
Alors oui, une locomotive porte aujourd’hui un nom présidentiel. C’est bien. C’est fort. C’est visible. Mais c’est un peu comme coller sa photo sur une encyclopédie et dire qu’on a inventé l’alphabet.
Simandou n’est pas un selfie politique.
C’est une œuvre longue, ardue, collective. Un combat commencé hier, dont les locomotives d’aujourd’hui ne sont que les fruits retardés.
À moins que le train ne transporte aussi les illusions de ceux qui pensent qu’en posant pour la photo, ils deviennent les auteurs de l’Histoire.
