Contre La sansure

La peur ne construit pas une nation, elle ne fait que retarder son effondrement

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Je me méfie toujours des explications qui prétendent résumer le comportement humain à un seul moteur. Lorsqu’on affirme qu’un peuple ne respecte les lois que parce qu’il craint la sanction, on énonce une demi-vérité qui, à force d’être répétée, finit par passer pour une évidence. Or une demi-vérité est souvent plus trompeuse qu’un mensonge.

Oui, l’État doit être fort. Oui, la loi doit être appliquée. Oui, l’impunité est le poison des nations. Sur ces principes, il ne devrait y avoir aucun débat. Mais conclure que la prospérité d’un peuple repose essentiellement sur la peur de la sanction revient à confondre l’effet avec la cause.

En tant qu’ingénieur, je sais qu’aucune structure ne tient debout grâce à un seul élément. Une colonne, aussi robuste soit-elle, ne suffit pas à soutenir un bâtiment. Il faut des fondations, des poutres, des contreventements, des assemblages, chacun remplissant une fonction indispensable. Une société obéit à la même logique. La loi est une colonne. La justice en est une autre. L’éducation, la confiance, l’exemplarité des dirigeants et le sens de l’intérêt général constituent les autres éléments de cette charpente invisible. Croire que la seule peur peut maintenir durablement une nation debout, c’est vouloir construire un édifice sur un unique pilier.

L’exemple du Ghana mérite d’être médité.

Ce pays n’est ni parfait ni exempt de corruption. Pourtant, il est souvent cité parmi les démocraties les plus stables d’Afrique de l’Ouest. Pourquoi ? Parce que, depuis plusieurs décennies, il a progressivement consolidé ses institutions, organisé des alternances politiques crédibles, renforcé son administration et installé une culture où les règles du jeu démocratique sont, dans l’ensemble, acceptées par les vainqueurs comme par les vaincus. La stabilité ghanéenne ne repose pas uniquement sur la peur des tribunaux ou de la police. Elle repose surtout sur la confiance qu’une majorité de citoyens accorde aux institutions chargées de faire respecter ces règles.

Voilà une nuance essentielle.

Car une loi respectée n’est pas seulement une loi sévère ; c’est une loi perçue comme juste. Lorsque les citoyens constatent que les puissants échappent aux sanctions tandis que les plus faibles en supportent tout le poids, la peur cesse rapidement d’être un instrument d’ordre. Elle devient un facteur de frustration, puis de défiance. À l’inverse, lorsque chacun sait que la règle s’applique sans privilège, son respect devient progressivement une habitude collective.

On cite souvent les pays où personne ne jette ses déchets dans la rue comme la preuve que la répression fonctionne. Mais cette lecture est incomplète. Les rues ne sont pas propres uniquement parce que les amendes sont élevées. Elles le sont aussi parce que les collectivités ramassent effectivement les ordures, parce que des poubelles existent, parce que les citoyens ont été éduqués à préserver les espaces communs et, surtout, parce qu’ils voient l’État respecter lui-même les règles qu’il impose.

Une vérité dérangeante mérite d’être rappelée : les régimes les plus autoritaires de l’histoire n’ont jamais été les plus vertueux. Ils ont souvent produit une obéissance de façade, tandis que prospéraient, dans l’ombre, la corruption, les privilèges et les passe-droits. La peur impose le silence ; elle ne fabrique ni l’intégrité ni le sens du devoir.

C’est pourquoi je reste prudent face aux discours qui font de la fermeté l’explication universelle de toutes les réussites nationales. L’autorité est indispensable, mais elle n’est efficace que lorsqu’elle est légitime. Une justice indépendante inspire davantage de discipline que mille discours sur la rigueur. L’exemplarité des dirigeants produit plus de civisme que les sanctions les plus sévères.

Au fond, une nation ne devient pas prospère parce que ses citoyens craignent l’État. Elle prospère lorsque l’État lui-même inspire suffisamment confiance pour que le respect de la règle cesse d’être un réflexe de survie et devienne un choix collectif.

C’est cette différence qui sépare les sociétés durablement fortes de celles qui ne tiennent debout que sous la pression.

La peur peut maintenir l’ordre pendant un temps.

La confiance, elle, construit les générations.

Aboubacar Fofana, ingénieur en structure

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