Le port de Conakry, un hub militaire régional pour la Russie
rmes lourdes, véhicules blindés et chars russes transitent par la Guinée avant d’être acheminés vers le Mali, principalement au profit de l’Africa Corps, entité désormais contrôlée directement par le Kremlin.
Cette stratégie illustre l’ancrage croissant de Moscou en Afrique de l’Ouest, au mépris des accusations persistantes de violations des droits humains.
Officiellement, ces livraisons étaient destinées aux Forces armées maliennes (FAMa), engagées dans la lutte contre les groupes djihadistes. Mais les éléments réunis par The Sentry suggèrent que l’essentiel de ce matériel bénéficie en réalité aux forces russes déployées sur le terrain.
Du groupe Wagner à l’Africa Corps : la reprise en main militaire du Kremlin au Mali
La transformation du groupe Wagner en Africa Corps constitue un tournant stratégique majeur. Après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023, Moscou a mis fin à l’ambiguïté entourant le rôle des mercenaires russes en Afrique. L’Africa Corps est aujourd’hui placé sous le contrôle direct du Kremlin, avec une structure hiérarchique centralisée, intégrée à l’appareil militaire et aux services de renseignement russes.
Selon The Sentry, cette évolution s’est accompagnée d’un renforcement significatif de l’engagement militaire russe au Mali, notamment après une série de difficultés opérationnelles rencontrées par Wagner.
Dès le premier semestre 2025, les livraisons massives d’équipements lourds ont considérablement accru la puissance de feu des troupes russes dans le pays. Cette montée en puissance n’a pas été annoncée publiquement. Elle s’est opérée discrètement, à travers une nouvelle architecture logistique dont le port de Conakry est devenu l’un des piliers.
Pourquoi la Russie a choisi le port de Conakry pour ses opérations militaires en Afrique de l’Ouest
Le choix du port guinéen ne doit rien au hasard. La Russie entretient depuis des décennies une présence économique forte en Guinée, notamment dans le secteur minier. Le pays détient environ deux tiers des réserves mondiales de bauxite, un minerai stratégique pour l’industrie de l’aluminium, exploité par plusieurs sociétés russes.
À cela s’ajoute une proximité diplomatique ancienne : la Guinée, le Mali et la Russie entretiennent des relations depuis leurs indépendances respectives, il y a plus de 60 ans. Plus récemment, des relations personnelles étroites se sont nouées entre le président guinéen Mamadi Doumbouya et le chef de la transition malienne, Assimi Goïta, à travers des visites officielles et une coopération renforcée.

Selon une chercheuse de The Sentry, qui a requis l’anonymat, Conakry cherche également à diversifier ses partenariats internationaux, y compris avec Moscou, malgré l’appartenance de la Guinée à la Cédéao. Dans ce contexte, les autorités guinéennes auraient facilité le transit de matériel militaire russe par leur territoire.
D’un point de vue logistique, le corridor Conakry–Bamako présente plusieurs avantages : un trajet relativement court, moins exposé aux menaces sécuritaires que les axes passant par Dakar ou Abidjan, et un cadre bilatéral renforcé. En 2025, le Mali a ainsi cédé gratuitement à la Guinée un terrain stratégique de dix hectares, près de la frontière de Kourémalé, destiné à l’entreposage et au transit de marchandises.
Guinée, Mali, Russie : une alliance politique et militaire renforcée
L’un des éléments les plus sensibles révélés par The Sentry concerne le rôle de Rusal, géant russe de l’aluminium et acteur majeur du secteur minier guinéen. Selon l’ONG, cette entreprise, dont l’État russe est actionnaire, aurait été sollicitée pour faciliter le transfert de matériel militaire vers le Mali.
Les livraisons d’armes transiteraient ainsi par des infrastructures portuaires exploitées par des sociétés russo‑guinéennes, brouillant la frontière entre activités économiques et opérations militaires. Pour The Sentry, ce montage constitue une preuve supplémentaire des liens étroits entre l’Africa Corps, le gouvernement russe et son complexe militaro‑industriel.

Des navires sous sanctions et un acheminement direct depuis la Russie
Pour la première livraison majeure, au moins deux navires russes sanctionnés par les États‑Unis ont accosté à Conakry entre le 7 et le 18 janvier 2025. L’un était un navire roulier spécialisé dans le transport de véhicules militaires, l’autre un cargo polyvalent.
Contrairement à certaines rumeurs, aucune preuve n’indique que ces navires aient transité par le port syrien de Tartous. Les données de navigation analysées par The Sentry montrent qu’ils sont partis de Mourmansk, dans le nord de la Russie, début décembre, confirmant un acheminement direct depuis le territoire russe.
Un employé du port de Conakry a confié aux enquêteurs que cette première livraison avait servi de test logistique, préalable à des transferts plus importants et plus sensibles réalisés par la suite.
Violations des droits humains et continuité des exactions
Ce renforcement militaire intervient alors que les accusations de violations des droits humains persistent. Lundi, trois organisations de la société civile, dont la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), ont déposé une plainte devant la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples concernant des exactions présumées commises par les forces maliennes et le groupe Wagner.
Officiellement, Wagner n’opère plus au Mali. Mais sur le terrain, les populations continuent de désigner les forces russes sous ce nom. Selon les enquêteurs, les méthodes, les pratiques et les violences à l’encontre des civils n’ont pas changé depuis la transition vers l’Africa Corps.
La plainte vise à établir la responsabilité de l’État malien, non seulement pour les exactions commises, mais également pour son incapacité présumée à prévenir ces violations, protéger les civils et sanctionner les responsables.

