Lettre ouverte à ma sœur, à mon frère magistrat (Par Aliou Barry)
Ma sœur, mon frère,
C’est un frère, un compatriote, qui s’adresse à toi aujourd’hui. Je ne t’écris pas pour faire de la politique, ni pour me prêter à des querelles de chapelles ou de partis. Je t’écris avec la sincérité et le cri du cœur, mû par le seul devoir de l’intellectuel et du citoyen qui aime profondément son pays et qui souffre de ses blessures.
Notre Guinée vient de clore une longue période de transition pour tenter de retrouver une normalité après les récentes élections législatives et communales. Mais au-delà des institutions qui se réinstallent et des textes qui se réécrivent, c’est l’état de notre justice qui me pousse à rompre le silence.
En tant que frère, je ne peux plus me taire face au sentiment de désespoir qui m’habite quand je regarde notre justice. Face aux violations répétées des libertés de nos concitoyens, ce que nous percevons, c’est une docilité face aux puissants, un appui passif ou actif aux décisions de l’exécutif, et un silence qui résonne comme une abdication.
Je me pose cette douloureuse question, avec l’honnêteté que nous nous devons : comment en est-on arrivé là ? Où et à quel moment ma sœur, mon frère, a-t-il choisi de servir l’exécutif plutôt que le droit ? Comment le serment de protéger le citoyen s’est-il transformé en une béquille pour tous les pouvoirs qui se sont succédé dans notre beau pays ?
Nous devons avoir le courage de regarder notre histoire en face. Cette soumission de l’appareil judiciaire, nous le savons bien, ne date pas d’aujourd’hui ni du pouvoir actuel. C’est un mal profond, une tragédie systémique qui ronge notre pays depuis que la Guinée a conquis son indépendance. De régime en régime, de transition en transition, la justice a trop souvent été reléguée au rang d’instrument d’État, oubliant sa mission sacrée pour devenir le bras séculier de l’autorité du moment.
Pourtant, en te posant cette question, je n’ignore rien de la réalité de ton quotidien. Je sais, ma sœur, je sais, mon frère, que ce choix d’abdiquer est souvent le fruit d’une terrible mécanique. Depuis toujours, depuis les premières heures de notre jeune République, vous avancez sur une ligne de crête, soumis à des pressions étouffantes, à des menaces à peine voilées sur vos carrières, vos familles et parfois votre sécurité. On vous demande d’être des héros là où l’appareil d’État est programmé pour broyer les velléités d’indépendance.
Ce système vertical et intimidant, qui dure depuis des décennies, a fini par installer la peur au cœur du palais de justice, transformant la prudence légitime en une docilité de survie.
À vrai dire, ma démarche dépasse les seuls murs de la magistrature. J’aurais pu, avec la même douleur et la même exigence fraternelle, écrire cette lettre à ma sœur et mon frère avocat. Car l’avocat, par sa voix, son courage et son refus de la compromission, a lui aussi un rôle crucial et une responsabilité immense dans l’édification d’un véritable État de droit. C’est toute notre famille judiciaire, du juge au défenseur, qui se trouve aujourd’hui face au miroir de ses propres renoncements.
Mon souci le plus profond, ma motivation première, réside dans cette certitude absolue : il est rigoureusement impossible de parler d’État de droit sans une justice indépendante. L’État de droit n’est ni un slogan, ni une simple formule constitutionnelle, c’est une réalité vivante qui s’articule autour de ton impartialité. C’est pourquoi ton rôle, votre rôle à tous, est si important, si fondamental, si vital dans la construction de cet édifice. Sans vous, la séparation des pouvoirs s’effondre et la démocratie ne devient qu’une illusion technique.
Si le magistrat, drapé dans sa toge, armé de la connaissance des lois et protégé par les textes, n’assume pas sa vocation, que dire alors du citoyen lambda ? Quelle force reste-t-il à l’homme de la rue, sans défense et sans pouvoir, si ceux qui détiennent le glaive de la justice tremblent ou renoncent ? Quand la magistrature abdique, elle laisse le citoyen ordinaire livré à l’arbitraire le plus total, démuni et condamné au silence. C’est la détresse de ce citoyen lambda qui rend votre responsabilité si immense.
« Lorsque la justice se tait sous le poids de la menace, ce n’est pas seulement le droit qui recule, c’est l’espoir de tout un peuple qui s’éteint. »
Ma démarche n’est empreinte d’aucune colère ni d’aucune haine, et encore moins d’un jugement facile. C’est le désespoir profond d’un intellectuel qui croit à la force des idées et de la loi, et qui voit ce lourd héritage d’inféodation et de terreur institutionnelle survivre au temps, aux hommes et aux changements de régimes.
Je mesure pleinement la noblesse, la solitude et la lourdeur de ta charge face à ces intimidations historiques. Mais tu n’es pas le serviteur d’un pouvoir de passage, d’un homme ou de la peur, tu es le gardien de notre dignité collective, le pilier central sur lequel doit reposer notre avenir commun. Si la loi n’est pas la même pour tous par crainte des représailles, si les libertés publiques fondamentales peuvent être bafouées sans que le juge ne s’interpose, alors le mot « justice » perd tout son sens.
La légalité que notre pays tente de rebâtir aujourd’hui restera une coquille vide sans un sursaut de ta part, sans ce courage de briser ce cycle historique de la peur pour assumer enfin ce rôle fondamental et poser les véritables fondations de l’État de droit.
Les dirigeants passent, les époques se succèdent, mais l’Histoire garde la trace des actes de chacun. Il est encore temps de rompre avec cette vieille tradition de soumission, de dépasser les menaces qui ont toujours pesé sur toi, et de redonner à notre justice sa dignité, son indépendance et sa vocation première. Je t’implore, ma sœur, mon frère, d’écouter cette interpellation fraternelle et de mesurer le poids de ton serment face au sort du citoyen lambda et à l’avenir de notre peuple.
Reçois cette lettre comme le témoignage d’un respect et d’une immense attente, mais aussi d’une profonde et fraternelle espérance.
Aliou BARRY
Ton frère, citoyen guinéen
