Contre La sansure

Lettre Ouverte au Général Mamadi Doumbouya (Dr Karamo Kaba)

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Telle est ma modeste façon de souhaiter une bonne fête Eid Mubarak au Général Mamadi Doumbouya.

Monsieur le Président, le Général Mamadi Doumbouya… Je me mets aujourd’hui devant mon petit clavier pour vous faire part de ma déception face à ce que devient la gestion de la transition à travers cette lettre aux vagues.

Elle n’est pas la première, et je crois, qu’elle ne sera la dernière. Mais je ne sais pas si elle va vous parvenir, car votre entourage depuis belle lurette fait tout son possible pour vous empêcher de lire nos cris du cœur. Malgré tout, j’ai toujours décidé par honnêteté envers moi-même de vous transmettre nos cris du cœur.

J’ai été présent à votre côté, quand vous aviez décidé d’inverser la tendance dans la matinée du 5 septembre 2021, en vous soutenant contre vents et marées. Car, votre coup de force me semblait sincère et hautement porteur d’espoir. Votre discours me rassurait et rencontrait mes espérances les plus passionnées pour notre pays.

Face au chemin suicidaire emprunté par votre prédécesseur que vous avez déposé, après plusieurs appels citoyens contre la dérive autoritaire et l’instinct cruel du régime de celui-ci.
Le Pr. Alpha Condé a déçu. Non pas pour son bilan d’ailleurs élogieux mais pour son entêtement et sa boulimie insatiable de demeurer tant longtemps au trône au-delà de son bail légal.

Monsieur le Président…

Je suis ce jeune qui vous a aimé du fond du cœur. Je suis pharmacien biologiste, spécialiste en Gestion des Hôpitaux et Services de Santé, écrivain et enseignant chercheur.

J’ai été frappé le jour du coup d’État par l’intuition que mon pays traversait un tournant historique, un moment inattendu, un destin phénoménal en vous voyant à la tête de ces jeunes militaires, sur le capot d’un véhicule blindé, la foule autour de vous pour répondre à l’incessant appel de la nation.

J’ai vu en vous, une certaine lueur d’espoir, un homme déterminé à refonder son pays dans la dignité et dans la transparence. Oui, j’eus crû !

Monsieur le Président…

Après 900 jours à la tête de notre pays, le bilan contraste avec les promesses du départ et de l’espérance provoquée. Quel cauchemar ?
J’ai comme impression sans risque, aucun d’ailleurs, de me tromper que vous n’écoutez plus votre peuple. Que vous ne parlez plus à votre peuple. Que vous ne mesurez plus la souffrance de votre peuple.

En parlant du peuple, c’est celui de la rue, du marché, des transports, de la pêche, de l’agriculture, etc… bref, ce peuple qui peine à assurer les 3 repas par jour. Qui peine à s’offrir de soins meilleurs. Qui éprouve des difficultés à payer la scolarité de ses enfants. Qui est éprouvé financièrement, moralement et physiquement par les charges quotidiennes et aux nombreuses souffrances qui jalonnent son existence.
Ce peuple, orphelin et châtié.

Oui, le calendrier d’un chef d’État est très chargé mais cela ne doit pas vous empêcher de lire nos cris du cœur comme dédier 3 h par semaine à la jeunesse, cibler des endroits qui regroupent les jeunes, discuter avec eux sur leurs ambitions et leurs perspectives, aller prendre la température des réalités que nos mamans traversent dans nos marchés. Mon père me disait que le chef qui parle sans intermédiaire à son peuple se trompe difficilement…

Monsieur le Président…

Ici, on n’a ni électricité ( les petites activités économiques comme les ateliers de soudure, de broderies, de prestations de services qui se reposent sur l’électricité sont endeuillées, nos mamans n’arrivent plus à préparer des repas pour les conserver afin de vaguer tranquillement à leurs activités ). On a traversé un mois de ramadan pénible de même que nos frères chrétiens. Ni internet ( les petites entreprises de ventes en ligne ne marchent plus, créant donc un énorme chômage ), la censure des médias privés a jeté beaucoup de journalistes et techniciens en congé technique. Le projet de refondation verte était une arnaque, le prix des denrées a grimpé. Un sac de riz à plus de 400 000 fg. Un sac de sucre à 420 000 fg, un sac d’oignon…que sais-je encore !

Monsieur le président…

Je vous propose de revoir le guide de fiscalité guinéenne qui permettra la suppression de certaines taxes sur la vitalité de nos petites entreprises, des denrées alimentaires pour alléger les coûts du panier de la ménagère. Et cette suppression stratégique sera compensée par l’augmentation raisonnable avec d’autres taxes sur des produits comme les boissons alcoolisées, le tabac, les monnaies électroniques…

Monsieur le Président…

Le courant est devenu aux yeux des Guinéens un luxe. Avant votre arrivée, le courant brillait en plein jour. On peut tout reprocher à votre prédécesseur mais il avait relevé ce défi lié au courant avec quel miracle, je ne saurai dire. L’important était que le courant était H24 dans nos foyers respectifs.

L’ex ministre de l’Energie, Taliby Sylla, explique à l’ancien président Alpha Condé l’état d’avancement du barrage hydroélectrique de Souapiti.

Mais aujourd’hui, on broie l’obscurité. On revient à la case départ. Quel grave recul!

Monsieur le Président…

Je vous propose de pérenniser cet acquis. On ne nait pas avec le courant mais il est impossible de vivre sans cette denrée. Elle est vitale pas sociale. Qu’on ne vous trompe pas.

Monsieur le Président…

Quand vous êtes venu au pouvoir, vous nous avez fait croire qu’il faut éviter les erreurs du passé. Des erreurs qui avaient fait chuter le pouvoir Condé. Comme les détournements du denier public, la gabegie financière, l’insécurité chronique, le chômage endémique, la promotion canapée, le populisme triomphant, l’enrichissement illicite… mais aujourd’hui, le constat est amer. Rien ne vous soustrait de cette triste réalité.

C’est du pareil au même. On quitte le Stade de ça va aller pour être à celui de ça ira mieux! On se moque de qui finalement ?

Monsieur le Président…

Le temps passe et l’eau a coulé sous le pont. On ne sait plus vers quel saint se vouer? On se perd dans notre raisonnement. On ne sent pas nos pieds sur terre. Et on se demande d’ailleurs pourquoi même votre coup d’État? La solution est plus problématique que le problème même. C’est du jamais vécu sous nos cieux !

A cette allure, vous donnerez raison à ceux qui disent que vous avez opéré ce coup d’État pour un agenda propre à vous et non celui conforme aux aspirations populaires. Certains de vos collaborateurs, dépassés par les privilèges et couverts d’impunité se croient aujourd’hui sortis tout droit des cuisses de Jupiter. Plus orgueilleux qu’eux meurt. On les appelle les nouveaux riches de la République de transition.

Monsieur le Président…

Au regard de la préoccupante réalité qui implique une féroce réponse, je suggère sans vous contraindre de faire rapidement un toilettage au sein de votre Gouvernement quoique nouveau, en commençant par votre propre cabinet à la présidence. Votre entourage est accusé par bon nombre de Guinéens de corruption, de fraude, d’enrichissement illicite… Il faut urgemment recruter des experts étrangers en fraude fiscale pour mener sainement et sans état d’âme des enquêtes au sein de toutes les artères administratives.

Mon général, posez-vous la question de savoir: la raison de la frustration des populations de Conakry en ce moment? Si on ne vous dit pas la vérité, alors que je vous ai alerté à maintes reprises, les populations souffrent. On a entendu trop de promesses ces derniers temps mais aucune réalisation. Ce sont: Servir Guinée, Guinée telecom, le recrutement des fonctionnaires… c’est quand dingue !

Monsieur le Président…

Je vous propose de demander à ce qu’on fasse une modeste et lucide communication autour de ces sujets, dire avec sincérité au Peuple de Guinée, ce qui n’a pas marché, ça vous permettra certainement de corriger rapidement le tir car quand on promet et qu’on n’y arrive pas réaliser, la moindre des choses serait d’expliquer sincèrement et techniquement le pourquoi ça n’a pas marché. Ça s’appelle: leadership assumé.

Monsieur le Président…

Vous ne vous êtes jamais posé la question: pourquoi vos concitoyens se sentent frustrés en choisissant même la rue pour se faire entendre ? Oui parce que le peuple pense que vous n’avez pas respecté les promesses du 5 septembre 2021.

Monsieur le Président…

Si on ne vous dit pas, j’aimerai vous dire, le Peuple de Guinée dans sa grande majorité ne porte plus confiance en votre gouvernement, et ce manque de confiance est source de frustration et de colère. Alors ne soyez surtout pas étonné de voir des millions de personnes dans la rue demain pour réclamer votre départ, la souveraineté du peuple est non négociable.

Monsieur le Président, dans l’histoire politique des nations, beaucoup de chefs d’État qui se croyaient invincibles ont été surpris par la force de la rue et ont chuté à une vitesse du cyclone. C’est le cas du Président Omar El Béchir. Le Président Blaise Compaoré ou le Président Moussa Dadis Camara…

AFP PHOTO/ SIA KAMBOU

 

Monsieur le Président, le peuple aura toujours raison sur vous car il est le seul rempart et unique détenteur de la souveraineté. Il est jaloux et ne le partage que par pacte. Que cela soit su !

Cependant, je propose à votre équipe de tenir une conférence de presse à travers laquelle, on déclinera systématiquement l’itinéraire de la transition.

Monsieur le Président, si on ne vous dit pas cette vérité, même au sein de nos forces de sécurité et de défense, beaucoup sont frustrés. Chose qu’il faut éviter à tout prix car les autres militaires qui ne relèvent pas des forces spéciales ne sont pas contents du traitement qu’ils subissent. Quand un caporal des forces spéciales reçoit chaque mois une prime de plus de 10 000 000 fg, alors que le capitaine ne gagne pas plus de 5 000 000 fg comme salaire, ça fait rougir.

Ne soyez pas étonné de voir que certains caciques du rang tentent de profiter des tensions politiques caractérisées par des manifestations citoyennes pour chercher à vous atteindre.

Monsieur le Président, je vous envoie cette lettre parce que j’ai compris qu’on vous a pris en otage et je n’ai pas envie de me résigner, je ne veux pas être en mal avec ma conscience car en général votre échec constitue l’échec de tout le pays mais en particulier, les intellectuels.

Monsieur le Président, pour finir, j’aimerai vous dire que la fameuse boussole est désorientée, la transition vacille, le peuple souffre et si vous ne réagissez pas à temps, le regret sera au rendez-vous.

Si je dois être tué par un jeune militaire du GFS pour avoir écrit cette lettre au patron du PM5, je n’aurais alors aucun regret.

Monsieur le Président, le peuple observe et l’histoire vous attend!

Dr. Karamo Kaba


Pharmacien Écrivain Auteur
Spécialiste en Gestion des Hôpitaux et Services de Santé.

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