MAMADOU DIOUMA BAH : 17 ANS, UNE FRAUDE AU BAC, UNE PRISON, UNE VIE BRISÉE… JUSQU’OÙ IRA L’INJUSTICE EN GUINÉE ?
Quand apprendrons-nous enfin, dans ce pays, que le pouvoir va de pair avec la responsabilité, et que la justice ne peut être véritablement respectée que lorsqu’elle s’applique à tous avec la même rigueur ?
Mamadou Diouma Bah avait 17 ans. Il était un élève, un enfant encore, qui venait de passer les épreuves du baccalauréat. Accusé de fraude à un examen, il aurait été jugé en flagrant délit et condamné à un mois de prison ferme. Selon les informations rapportées, il souffrait d’une pathologie nécessitant une prise en charge médicale particulière. Son état de santé se serait dégradé alors qu’il était détenu. Il aurait été hospitalisé avant d’être, selon les témoignages relayés, reconduit en détention. Il est finalement décédé.
Une vie s’est éteinte. Celle d’un jeune de 17 ans.
Et face à cette tragédie, le ministère s’empresse de préciser qu’il n’est « pas décédé en milieu carcéral ». Mais cette précision administrative ne répond pas à l’essentiel : dans quelles conditions ce jeune homme a-t-il été détenu ? Son état de santé était-il connu des autorités ? A-t-il bénéficié d’une prise en charge médicale adaptée ? Pourquoi, s’il était réellement dans un état de santé critique, la détention a-t-elle été maintenue ou reprise ? Qui a pris ces décisions ? Et surtout, quelqu’un devra-t-il enfin répondre de ces décisions si une enquête établit qu’elles ont contribué à aggraver son état ?

Mourir à l’hôpital après avoir été détenu ne fait pas disparaître les éventuelles responsabilités liées à la détention, à la prise en charge médicale ou aux décisions prises concernant son état de santé. C’est précisément pour cela qu’une enquête sérieuse, indépendante et transparente est indispensable.
Il faut également rappeler un principe fondamental : la détention provisoire et l’emprisonnement ne peuvent jamais être considérés comme des réponses automatiques à toute infraction. En Guinée comme ailleurs, le droit pénal doit être appliqué dans le respect des principes de nécessité, de proportionnalité, de présomption d’innocence et de protection de la dignité humaine. Les principes internationaux auxquels la Guinée est partie, notamment la Convention relative aux droits de l’enfant et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, imposent également que l’intérêt supérieur de l’enfant, la protection des mineurs et le respect de leur dignité soient pris en considération.
La question n’est donc pas de savoir si la fraude à un examen doit être sanctionnée. Oui, elle doit l’être. L’école doit rester un espace d’intégrité et d’égalité. Mais sanctionner ne signifie pas nécessairement emprisonner, surtout lorsqu’il s’agit d’un mineur et que son état de santé est préoccupant.
La législation guinéenne relative à la protection de l’enfant, comme les principes internationaux applicables aux mineurs en conflit avec la loi, impose une approche spécifique fondée sur la protection, la réinsertion et l’éducation. La privation de liberté d’un enfant doit rester une mesure exceptionnelle et être utilisée en dernier ressort, pour la durée la plus courte possible. Cela signifie que les autorités judiciaires disposaient, selon les circonstances précises du dossier et le droit applicable, d’autres possibilités qui auraient dû être examinées avec la plus grande attention : mesures éducatives, alternatives à la détention, contrôle judiciaire ou, lorsque l’état de santé l’exige, suspension ou aménagement de la détention et prise en charge médicale appropriée.
Et si l’état de santé de Mamadou Diouma Bah était effectivement connu, une question fondamentale se pose : pourquoi les autorités compétentes n’ont-elles pas pris toutes les mesures nécessaires pour garantir sa sécurité et son accès aux soins ?
C’est là que réside le cœur du problème.
Une société civilisée ne se mesure pas seulement à la manière dont elle punit ceux qui enfreignent ses règles. Elle se mesure aussi à la manière dont elle protège les plus vulnérables, particulièrement lorsqu’il s’agit d’un enfant.
Cette affaire soulève également une autre interrogation, beaucoup plus profonde : celle de l’égalité devant la justice.
Comment expliquer qu’un adolescent de 17 ans puisse être condamné si rapidement à une peine d’emprisonnement pour une fraude à un examen, tandis que d’autres affaires impliquant des personnalités publiques ou des responsables bénéficiant d’une forte influence politique semblent connaître des procédures beaucoup plus lentes, des sanctions moins sévères ou, parfois, aucune suite judiciaire visible ?
Attention : comparer des dossiers judiciaires exige de respecter les différences de faits et de droit. Mais le sentiment d’injustice qui naît d’un traitement perçu comme inégal ne peut pas être ignoré. Lorsque la justice semble sévère avec les faibles et hésitante face aux puissants, c’est la confiance de toute une nation qui s’effondre.
Voilà le véritable danger.
La justice ne peut pas être une balance dont le poids change selon le nom, le statut social ou la proximité avec le pouvoir.
Si la fraude au baccalauréat est punissable, alors la corruption, le détournement de fonds publics, les abus de pouvoir et toutes les autres infractions doivent l’être avec la même détermination. Si un jeune doit répondre de ses actes devant la justice, les responsables publics doivent, eux aussi, répondre des leurs. Et si les faits reprochés à certains sont suffisamment graves pour justifier des poursuites, leur position ou leur proximité avec le pouvoir ne devrait jamais constituer un bouclier.
La véritable « tolérance zéro » ne peut pas être à géométrie variable.
Elle ne peut pas être implacable lorsqu’il s’agit d’un lycéen et silencieuse lorsqu’il s’agit d’un puissant.
Elle ne peut pas enfermer un enfant pour une fraude scolaire tout en donnant l’impression que les affaires impliquant des personnalités influentes sont traitées avec une prudence infinie.
Une justice qui frappe systématiquement vers le bas et hésite constamment à regarder vers le haut finit par perdre son autorité morale.
Il faut donc poser les questions sans détour.
Qui a décidé de maintenir ou de reconduire ce jeune en détention malgré son état de santé, si les faits rapportés sont confirmés ? Les autorités judiciaires avaient-elles connaissance de sa pathologie ? Les services pénitentiaires avaient-ils évalué sa capacité à supporter la détention ? Les médecins avaient-ils recommandé une hospitalisation ou une surveillance particulière ? Toutes les procédures médicales et judiciaires ont-elles été respectées ?
Ce sont ces questions qu’une enquête indépendante doit permettre d’éclaircir.
Et si des fautes ont été commises, qu’elles soient établies et que leurs auteurs répondent de leurs actes. Pas pour satisfaire un désir de vengeance, mais parce que la responsabilité est le fondement même de l’État de droit.
Nous demandons donc une enquête indépendante, transparente et complète sur les circonstances exactes de la mort de Mamadou Diouma Bah, notamment sur ses conditions de détention, son état de santé, sa prise en charge médicale et les décisions prises avant et après son hospitalisation.
Nous demandons également que la situation des autres jeunes détenus pour des faits similaires soit réexaminée individuellement, avec une attention particulière à leur âge, à leur état de santé et aux principes de justice des mineurs. Toute personne détenue doit bénéficier des garanties prévues par la loi et d’un traitement conforme à sa dignité humaine.
Mais au-delà de cette affaire, il faut avoir le courage de poser la question qui dérange : quel modèle de société sommes-nous en train de construire ?
Un pays où un enfant peut perdre la vie après une affaire de fraude scolaire, pendant que les grandes affaires de corruption, les soupçons de détournement de fonds publics et les violations alléguées des droits humains peinent à produire des réponses judiciaires à la hauteur des enjeux, est un pays qui doit profondément s’interroger sur son système de justice.
La Guinée n’a pas seulement besoin de lois. Elle a besoin d’une justice indépendante, impartiale et égale pour tous. Elle a besoin d’institutions capables de protéger les citoyens contre l’arbitraire, mais aussi de protéger les responsables publics contre la tentation de l’impunité.
Car gouverner, ce n’est pas seulement avoir le pouvoir de décider.
Gouverner, c’est avoir le courage d’assumer les conséquences de ses décisions.
Mamadou Diouma Bah avait 17 ans.
Il avait encore toute une vie devant lui.
Il devait être dans une salle de classe, entouré de ses camarades, en train de rêver à son avenir.
Aujourd’hui, sa famille pleure un fils qui ne reviendra jamais.
Et la question restera suspendue au-dessus de notre conscience collective : cette mort était-elle évitable ?
Si la réponse est oui, alors il faudra que la vérité soit établie et que les responsabilités soient assumées.
Parce qu’un État qui exige de ses citoyens qu’ils respectent la loi doit commencer par respecter lui-même les principes de justice, d’humanité et de responsabilité.
Ton pays te devait une chance de vivre.
Il ne doit pas maintenant à ta famille seulement des paroles, des condoléances ou quelques gestes symboliques.
Il lui doit la vérité.
Et si des responsabilités sont établies, il lui doit la justice.
Qu’Allah accorde à Mamadou Diouma Bah Sa miséricorde, lui ouvre les portes du Paradis et accorde à sa famille la force, la patience et le réconfort nécessaires pour traverser cette terrible épreuve. Amine.
Abdoul Karim Diallo
《MON INDIGNATION N’EST PAS DIRIGÉE CONTRE LA JUSTICE ; ELLE S’ÉLÈVE CONTRE UNE JUSTICE QUI NE SERAIT PAS LA MÊME POUR TOUS. CAR LORSQUE LA LOI EST IMPITOYABLE AVEC LES FAIBLES ET INDULGENTE AVEC LES PUISSANTS, CE N’EST PLUS L’ÉGALITÉ DEVANT LA JUSTICE QUI EST EN JEU, C’EST LA DIGNITÉ D’UNE NATION.》
