Contre La sansure

Nos jachères qui nous étaient si chères

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Dans une grande partie du territoire guinéen, il pleut sept mois sur douze. Selon les données hydrologiques de la FAO (AQUASTAT), la Guinée reçoit en moyenne environ 405,9 milliards de mètres cubes (m³) d’eau de pluie par an, soit près de 406 km³ d’eau.

À cette pluviométrie abondante s’ajoutent des terres arables tout aussi généreuses. Autrement dit, toutes les conditions semblent réunies pour faire de la Guinée le véritable grenier de ses voisins, dont la plupart sont confrontés à la sécheresse et à la désertification.

Paradoxalement, notre pays, si richement doté par la nature et si généreusement pourvu par le Ciel, dépend largement de l’extérieur pour nourrir sa population. En 2024, la Guinée a importé environ 1,065 million de tonnes de riz (1 065 000 tonnes), dont :

• 1 022 180 tonnes en provenance de l’Inde (plus de 95 % des importations) ;
• 19 147 tonnes de Thaïlande ;
• 19 002 tonnes de Chine ;
• environ 3 160 tonnes du Sénégal ;
• de faibles quantités du Pakistan et d’autres pays.

Cette consommation presque exclusive de produits venus d’ailleurs, autrefois limitée aux grands centres urbains, s’étend désormais aux zones rurales. Jusqu’au plus petit village de l’arrière-pays, les populations privilégient désormais le riz au détriment des autres céréales et des tubercules. Le phénomène du « riz ou rien » s’est installé dans tout le pays, notamment chez les enfants et les adolescents.

Pendant ce temps, l’agriculture recule inexorablement. Il suffit de parcourir le pays en ce début de saison des pluies pour s’en convaincre. En quittant Conakry, quelle que soit la direction empruntée, les champs qui bordaient autrefois les routes ont laissé place à une végétation dense. Les jachères, jadis si précieuses aux yeux de nos parents, ne suscitent plus guère d’intérêt. Pourtant, jusqu’à une époque récente, elles représentaient le principal espoir d’un père de famille. Celui-ci laissait une parcelle se « reposer » pendant quelques années pour cultiver une autre. Cette alternance lui permettait d’améliorer naturellement ses rendements.

Les paysans savaient exactement combien d’années une jachère devait rester au repos pour retrouver sa fertilité et offrir de nouvelles récoltes abondantes. La jachère n’était donc pas un simple lopin de terre. Elle incarnait un symbole, un patrimoine et surtout l’espoir de toute une famille. Elle constituait une véritable garantie contre la faim.

Parmi les causes de l’abandon de nos jachères figure d’abord l’exode rural. Les villages se sont progressivement vidés de leurs bras valides, ne laissant sur place que les personnes âgées, les femmes et les enfants. D’autres facteurs expliquent également ce phénomène. Il est, par exemple, plus facile de préparer du riz importé que les céréales locales, qu’il faut auparavant piler. Mais ce n’est pas la seule raison.

Un homme armé de sa seule daba ne récolte souvent que quelques dizaines de kilogrammes de riz. Pendant ce temps, son voisin commerçant peut acheter en une seule journée une quantité bien supérieure à toute sa production. À cela s’ajoutent l’insuffisance du soutien de l’État à l’agriculture, l’enclavement des zones de production et les difficultés d’accès aux marchés, autant d’obstacles qui découragent les agriculteurs.

Et pourtant, la Guinée dispose de trois atouts majeurs pour faire de l’agriculture un véritable moteur de son développement : une pluviométrie abondante, des terres arables et fertiles ainsi qu’une main-d’œuvre potentiellement suffisante. Malheureusement, en dehors de quelques initiatives individuelles, notamment dans la préfecture de Koundara et en Guinée forestière, l’agriculture disparaît progressivement.

Conakry en saison pluvieuse.

La jeunesse, qui devrait constituer la principale force de production du pays, se répartit aujourd’hui en trois grandes catégories. Il y a d’abord ceux qui sont convaincus que leur avenir se trouve à l’étranger, particulièrement dans les pays développés, et qui sont prêts à tout pour partir, parfois au péril de leur vie. Viennent ensuite ceux qui vivent du petit commerce ou travaillent dans les mines et les carrières. Enfin, il y a ceux qui tentent de survivre comme conducteurs de taxi-moto ou gardiens de nuit.

Depuis notre accession de notre pays à l’indépendance, les autorités ne cessent d’affirmer que l’agriculture est la priorité des priorités. Dans les faits, la réalité est bien différente. Il est temps d’encourager les Guinéens à produire ce qu’ils consomment et à consommer ce qu’ils produisent. Il y a quelques années, j’ai été surpris d’entendre une mère centrafricaine se plaindre qu’en raison de la crise, ses enfants étaient contraints de manger du riz à la place du manioc. Une situation totalement opposée à celle de la Guinée, où le riz est devenu, à lui seul, l’aliment principal.

Dans beaucoup de familles, on demande si vous voulez manger « la nourriture » — c’est-à-dire le riz, appelé yniiri, bande ou kini selon les langues nationales — ou si vous préférez le fonio, le maïs, le manioc ou d’autres produits locaux. Cette façon de s’exprimer montre à quel point le riz est désormais considéré comme l’unique véritable nourriture. Or, lorsque l’on consomme principalement ce que l’on ne produit pas, il est évident que l’on dépend de ceux qui le produisent. Aujourd’hui, ce sont essentiellement des pays asiatiques qui cultivent et exportent l’aliment de base des Guinéens.

Les conséquences de cette dépendance alimentaire sont à la fois économiques et sanitaires. En consommant massivement du riz importé d’Asie, les Guinéens contribuent avant tout à enrichir les producteurs étrangers. Sur le plan sanitaire, la qualité de certaines de ces céréales est souvent mise en cause et suscite de nombreuses inquiétudes. Beaucoup de consommateurs affirment notamment souffrir de constipation après avoir consommé du riz asiatique.

Habib Yembering Diallo.

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