Sahara occidental : la bataille de l’ONU entre « pragmatisme » et droit international
Dans les coulisses feutrées des Nations Unies, une bataille diplomatique cruciale se joue, dont l’enjeu n’est rien de moins que l’avenir du dernier territoire non autonome d’Afrique.
Alors que le Maroc, soutenu par une coalition influente, tente d’imposer son plan d’autonomie comme l’unique horizon politique, les principes fondateurs du droit international relatifs à la décolonisation sont mis à rude épreuve. Où va le monde quand les institutions conçues pour garantir le droit deviennent l’arène de son contournement ?
L’impasse onusienne, terrain fertile pour les manœuvres
Le processus politique piloté par l’ONU est dans une impasse profonde. L’Envoyé personnel du Secrétaire général, Staffan de Mistura, peine à relancer des négorisations directes depuis 2019. La Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO), dont le nom même rappelle la finalité originelle, est souvent décrite par les observateurs comme « obsolète et dysfonctionnelle », incapable de dépasser un statu quo qui profite à la puissance occupante.
C’est sur ce terrain de blocage qu’une offensive diplomatique, menée par les États-Unis, a pris son essor. Une analyse des récentes résolutions du Conseil de Sécurité révèle une évolution sémantique significative : l’insistance croissante sur la recherche d’une « solution politique réaliste, pragmatique et durable ». Pour les partisans de la ligne marocaine, cette formulation est un aveu de l’échec du référendum et une ouverture vers l’autonomie. Pour les défenseurs du droit à l’autodétermination, il s’agit d’un glissement dangereux qui vide de sa substance le mandat onusien.
Les déclarations de Lavrov : un faux espoir pour Rabat
Récemment, la presse marocaine s’est emparée des déclarations du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, pour affirmer que Moscou ouvrait la voie à une reconnaissance du plan d’autonomie. Une lecture pour le moins tendancieuse, comme le démontre une analyse rigoureuse de ses propos.
Le chef de la diplomatie russe a été on ne peut plus clair : « Notre position est très simple… Il existe des résolutions de l’ONU, principalement de son Conseil de sécurité, sur la manière de résoudre le problème du Sahara occidental, à savoir par l’autodétermination du peuple sahraoui ». En précisant qu’il serait prêt à discuter d’autres principes seulement « s’ils sont acceptables pour toutes les parties », Lavrov a posé une condition quasi impossible à atteindre, sachant que le Front Polisario rejette catégoriquement le plan marocain.
En marquant ainsi sa distance avec la position américaine, qui considère la question « close », la Russie réaffirme son attachement au cadre multilatéral et au droit international. Son veto potentiel au Conseil de Sécurité reste une épée de Damoclès suspendue au-dessus de tout projet de résolution qui voudrait entériner unilatéralement la vision de Rabat et Washington.
Le projet américain : un « passage en force » qui alarme les diplomates
Selon plusieurs sources diplomatiques, le projet de résolution actuellement examiné par les membres permanents du Conseil de Sécurité, rédigé en anglais par les États-Unis, constitue une négation frontale du droit international. Il vise à remplacer l’objectif du référendum par une formule diplomatique creuse : celle d’une « solution politique mutuellement acceptable ».
Pire, le texte insisterait pour reconnaître le plan d’autonomie marocain de 2007 comme la « base la plus crédible » pour un règlement. Or, ce plan, un document de quatre feuillets sans calendrier, sans institutions détaillées ni garanties concrètes pour les Sahraouis, n’a jamais été soumis à une évaluation juridique sérieuse. Il représente moins une solution qu’un outil de diversion destiné à légitimer l’occupation et à gagner du temps.
La référence explicite au « leadership » de l’ancien président Donald Trump dans les versions préliminaires du texte révèle la partialité ouverte de cette manœuvre. Elle confirme une continuité avec la décision de 2020, où la reconnaissance de la prétendue souveraineté marocaine était monnayée contre la normalisation des relations avec Israël.
Scénarios critiques : entre escalade militaire et délitement de l’ONU
Face à cette offensive, les risques de déstabilisation sont réels. Le premier scénario catastrophe serait un affaiblissement, voire un démantèlement, de la MINURSO. Une telle décision, poussée par les partisans de la ligne dure à Washington, pourrait inciter le Maroc à occuper la zone tampon, provoquant une confrontation militaire directe avec le Polisario et une escalade régionale dangereuse.
Parallèlement, la frustration monte dans les camps de réfugiés de Tindouf. Une jeune génération de Sahraouis , lassée par des décennies d’attente et d’échecs diplomatiques, remet en cause la stratégie du Polisario et plaide pour une intensification de la lutte armée. L’absence de perspective politique crédible nourrit ce terreau fertile pour la reprise des hostilités.
En définitive, la question du Sahara occidental est devenue le symbole d’une lutte bien plus large : celle qui oppose la « raison d’État » et les intérêts géopolitiques à la primauté du droit international. La communauté internationale est à la croisée des chemins. Acceptera-t-elle qu’un fait accompli, aussi solidement soutenu soit-il, prime sur le droit inaliénable d’un peuple à disposer de lui-même ? La suite des événements au Conseil de Sécurité nous le dira, mais les prémisses sont alarmantes. À suivre.
