Contre La sansure

3 milliards de la Banque mondiale : à quelles conditions profiteront-ils à la Guinée ? (Par El-Hadj Bah)

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Le Conseil d’administration du Groupe de la Banque mondiale a approuvé, le 23 juin 2026, un nouveau Cadre de partenariat-pays (CPF) pour la Guinée, couvrant la période 2027-2033. C’est un signal de confiance réel dans les réformes macroéconomiques engagées ces dernières années.

Mais avant de célébrer, il faut regarder froidement ce que ce cadre contient, et dans quel contexte institutionnel il devra s’exécuter.

Ce que le CPF finance réellement

Le montant de 3 milliards de dollars largement relayé recouvre deux réalités distinctes : 2,1 milliards d’engagements directs de la Banque mondiale (IDA), qui transitent par le budget et les projets publics guinéens, et environ 1 milliard de garanties et d’investissements privés mobilisés via la SFI et la MIGA, dont la matérialisation dépend d’acteurs privés et non de l’État seul. Les additionner sous un chiffre unique « à décaisser » est trompeur : on ne pilote pas une garantie MIGA comme un décaissement IDA. Sur le plan opérationnel immédiat, seuls 291 millions de dollars ont été validés à ce jour. C’est cette somme, vérifiable, qui devrait servir de référence à toute communication publique sur ce partenariat; pas un chiffre arrondi à la hausse.

Un problème d’exécution, pas seulement de compétences

Le réflexe habituel consiste à expliquer les lenteurs de décaissement par un déficit de compétences administratives. Ce diagnostic n’est pas faux, mais il est commode : un blocage qui se répète depuis des années, sous plusieurs gouvernements, relève aussi d’un problème d’incitations, arbitrages informels sur l’attribution des marchés, absence d’arbitrage politique clair entre priorités concurrentes. Moderniser l’outil sans interroger ces mécanismes ne suffira pas.

Le contexte institutionnel compte ici. La Guinée a formellement clos sa transition militaire : élection présidentielle du 28 décembre 2025, investiture le 17 janvier 2026, puis législatives du 31 mai validées par la Cour suprême le 19 juin. Le retour à l’ordre constitutionnel est acquis sur le plan juridique. Mais il ne faut pas le confondre avec la restauration de contre-pouvoirs effectifs : les principales formations d’opposition ont été dissoutes ou ont boycotté le scrutin, la participation aux législatives n’a atteint que 52,87 %, et la mouvance présidentielle contrôle désormais la quasi-totalité des 147 sièges de l’Assemblée nationale. Un parlement à ce point dominé par la même famille politique que l’exécutif ne peut pas, en l’état, exercer un contrôle indépendant. Quant à la Cour des comptes, institution ancienne mais encore engagée dans un renforcement de son indépendance fonctionnelle, elle recevait encore un appui technique de l’INTOSAI fin juin 2026 pour structurer ses méthodes d’audit. Les contre-pouvoirs domestiques existent sur le papier ; ils ne sont pas encore en mesure, seuls, de garantir un contrôle crédible de l’exécution du CPF.

Trois leviers, ancrés dans cette réalité plutôt que dans le vœu pieu

1. Moderniser la chaîne d’exécution — DNIP et unités de gestion de projets.

Digitaliser le suivi des projets à la DNIP n’a de valeur que si les données produites sont publiques et vérifiables par des acteurs extérieurs à l’exécutif. Il faut y adosser, au niveau des UGP, des clauses de performance contraignantes, réaffectation ou sanction en cas de retard imputable à la négligence plutôt que de la seule formation technique.

2. Ancrer le contrôle dans des mécanismes qui ne dépendent pas des seuls contre-pouvoirs domestiques.

Faute d’une opposition parlementaire significative et d’une Cour des comptes pleinement indépendante à ce stade, mieux vaut s’appuyer sur des indicateurs de décaissement liés aux résultats et vérifiés par un agent de contrôle externe (pratique déjà courante dans certains instruments de la Banque mondiale) sur la publication systématique en open data des taux d’exécution projet par projet, et sur un accompagnement continu de la Cour des comptes par des partenaires internationaux (INTOSAI, homologues régionaux) pour construire sa capacité d’audit indépendant.

3. Ne pas construire toute la stratégie de diversification sur un seul pilier.

Le CPF s’articule largement autour de Simandou 2040. Faire dépendre la création d’emplois et la diversification économique du calendrier d’un unique mégaprojet minier constitue un risque de concentration que la stratégie doit gérer explicitement, par des objectifs sectoriels mesurables et indépendants de la performance de Simandou.

Mesurer le succès autrement

Le succès de ce partenariat ne devrait se mesurer ni aux milliards annoncés, ni au seul taux de décaissement; un décaissement rapide mais mal ciblé n’est pas une victoire. Les indicateurs qui comptent : infrastructures livrées dans les délais contractuels, écart entre calendrier prévu et calendrier réel, et part des projets ayant fait l’objet d’un audit externe publié. La Banque mondiale a validé un cadre stratégique et une confiance renouvelée. Reste à la Guinée de montrer que cette confiance repose sur des règles institutionnelles capables de survivre aux changements de personnes; pas seulement sur la bonne volonté de quelques cadres compétents.

Elhadj Aziz Bah

Note de l’auteur : Tribune publiée dans le cadre du débat citoyen sur la gouvernance et le développement de la Guinée. Acceptons la pluralité d’idées. Pas d’injures, rien que des arguments.

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