Mauritanie : Quand l’Afrique ferme ses portes aux Africains
Éditorial
Tandis que l’Europe externalise ses frontières vers le sud, la Mauritanie érige un autre mur : celui dressé contre ses propres frères africains. Sous couvert de régularisation migratoire, ce sont des décennies de racisme latent et d’injustices structurelles qui refont surface. Le silence des États subsahariens face à cette chasse aux Noirs trahit un mal plus profond : l’incapacité chronique de l’Afrique à protéger ses enfants, même sur son propre sol.
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Ils vivaient là depuis des années, parfois depuis des décennies. Certains tenaient boutique à Nouakchott, d’autres survivaient à coups de petits métiers, dans l’espoir, maigre mais tenace, d’un avenir digne. Aujourd’hui, ils sont traqués comme des criminels. Le simple fait d’être Subsaharien suffit à faire de vous un suspect, un illégal, un indésirable.
La Mauritanie, en quittant la CEDEAO, a déchiré un peu plus le fragile tissu de l’intégration régionale. Ce retrait, loin d’être anodin, a ouvert la voie à une politique d’exclusion décomplexée. La carte de séjour, censée garantir un cadre légal aux résidents étrangers, s’est muée en arme de sélection ethnique. Coûteuse, difficilement accessible, assortie d’exigences kafkaïennes (passeport en cours de validité, visa prolongé), elle devient un prétexte commode pour vider les rues des « Noirs venus d’ailleurs ».
La Mauritanie ne distingue plus le commerçant installé du migrant en transit. Tous sont confondus dans une même catégorie, celle des indésirables. La police débarque sans ménagement, rafle, enferme, expulse. Mani-militari. Comme s’il s’agissait de bétail. Derrière cette brutalité administrative, c’est tout un système de hiérarchies ethniques qui ressurgit, hérité d’une société où la question noire n’a jamais été vraiment résolue.
L’Afrique du reniement
Mais le plus révoltant n’est pas seulement ce que la Mauritanie fait subir à ces Subsahariens. C’est le silence assourdissant des autres États africains. Le Sénégal, il est vrai, a envoyé une ministre tenter d’apaiser la situation. Mais qu’en est-il de la Guinée, du Mali, de la Côte d’Ivoire ? Où sont les ambassadeurs, les ministres des Affaires étrangères, les leaders syndicaux, les intellectuels, les médias pour dénoncer cette indécence ?
Les frontières africaines, léguées par le colonisateur, sont devenues des outils d’humiliation entre Africains. Chaque pays se replie, défend ses intérêts à courte vue, pendant que ses ressortissants sont harcelés, expulsés, parfois violentés, sans qu’aucune solidarité continentale ne se manifeste.
Et que dire des institutions régionales, de l’Union Africaine, de la CEDEAO ? Où est passée cette fameuse libre circulation des personnes qu’elles brandissent dans leurs discours ? Comment accepter qu’en 2025, en plein mois sacré du Ramadan, des milliers d’Africains soient parqués comme du bétail dans des centres de rétention, sur leur propre continent ?
Il est temps d’arrêter l’hypocrisie
Les prières prononcées à Conakry ou Bamako pour les Guinéens et Maliens persécutés à Nouakchott sont louables. Mais elles ne remplaceront jamais une action diplomatique ferme, une prise de position courageuse, une coordination régionale pour défendre les citoyens africains, partout en Afrique.
L’Afrique ne pourra jamais prétendre au respect sur la scène internationale si elle laisse ses propres enfants être traités comme des parias chez elle.
Le cas mauritanien doit être un électrochoc. Il nous oblige à repenser nos politiques migratoires non pas sous l’angle sécuritaire ou identitaire, mais sous celui des droits humains, de la solidarité africaine, du panafricanisme concret.
Appel à l’action
Nous lançons un appel solennel :
Aux États subsahariens, pour qu’ils cessent d’être spectateurs et exigent des explications et des garanties claires pour leurs citoyens résidant en Mauritanie.
À l’Union Africaine et à la CEDEAO, pour qu’elles envoient une mission conjointe à Nouakchott et s’assurent que les principes d’intégration et de mobilité qu’elles prônent ne soient pas de simples slogans.
Aux sociétés civiles africaines, aux juristes, aux journalistes, aux intellectuels, pour qu’ils brisent le silence, documentent les abus, et fassent pression sur les gouvernements.
Aux Mauritaniens eux-mêmes, qui savent, pour beaucoup, ce que signifient discrimination et marginalisation, de refuser que leur pays devienne le bourreau silencieux des autres peuples africains.
Le sort des Subsahariens en Mauritanie est le miroir de nos lâchetés collectives. Tant que nous tolérerons qu’un Africain soit chassé comme un pestiféré par un autre Africain, nous resterons esclaves des chaînes invisibles qu’on croyait brisées.
Aboubacar Fofana, chroniqueur
