Patrice Talon, comme Sédar Senghor ou Mahamadou Issoufou?
Cette élection présidentielle, au Bénin, un moment redoutée, a pu se tenir ce 12 avril. Sans surprise Romuald Wadagni, l’emporte. Patrice Talon a tenu parole !
Il y avait plusieurs hypothèques qui auraient pu empêcher cette alternance. La tentative, heureusement contrée, du putsch, du lieutenant-colonel Pascal Tigri, le 7 décembre 2025. Tient ? Dans quel pays de l’AES se cache-t-il, celui-là ? On devrait le savoir si Kemi Seba, fortuitement interpellé en Afrique Sud, le 14 avril dernier, était extradé, comme le demande le Bénin. Les circonstances servent finalement Talon, qui pourrait partir avec le scalp du plus mortel de ses contempteurs.
Et puis la tentation des troisièmes mandats, Patrice Talon avait toutes les raisons d’y succomber. Un excellent bilan et des réformes constitutionnelles qui lui en faisaient le lit. Il avait le loisir d’expérimenter le septennat et le durcissement, qui l’aurait avantagé, des conditions de candidature à la présidentielle. Pour moins que ça, sous d’autres cieux africains, la réforme a été considérée comme mettant les compteurs à zéro. Patrice Talon n’a pas succombé et c’est tout à son honneur.
Un Sénat taillé sur mesure
Malgré tout, il ne s’est pas totalement oublié avec ce Sénat taillé sur mesure. Le diable est effectivement dans les détails. Et la configuration du Sénat avec les pouvoirs qui lui sont conférés, lui donnant sur la législation et sur la police de la vie politique une primauté sur la chambre des députés, peut possiblement cacher un diable. Ensuite, le Sénat tel qu’il est mentionné dans la Constitution partage concurremment avec le chef de l’État le droit de relecture de la loi, article 57, de la Constitution. Le Sénat a même, en cas d’impossibilité de mettre d’accord l’Assemblée nationale et le président de la République sur une loi, la prérogative de la délibération définitive qui, elle, s’impose au président de la République. C’est une des dispositions qui peut être source d’obstruction. La Constitution n’ayant pas limité la nature des lois qui peuvent faire l’objet de demande de délibération définitive par le Sénat.
Plus préoccupant, le droit de relecture du Sénat est systématisé. Peut-être qu’il eût fallu soustraire les lois de gouvernance à cette ultime prérogative du Sénat. En tout état de cause, on est dans l’expérimentation. La mise en œuvre pourrait commander des réajustements. Enfin, le format actuel a le mérite, à titre de dispositions transitoires, de faire consensus. Tous les anciens présidents sont membres, Nicéphore Soglo et Yayi Boni et tous les anciens présidents d’institution vivants. Au moins, beaucoup vont retrouver à s’occuper et à soigner, plus facilement, les immanquables bobos du troisième âge.
Mais indéniablement, accepter de céder les leviers de l’État doit être reconnu à sa juste valeur à Patrice Talon. Mais ce n’est pas pour autant que le procès « en intention de partir sans partir » ne sera pas instruit contre Patrice Talon.
Il ne peut pas y échapper. Romuald Wadagni c’est son poulain. Les précédents sur le continent, à l’exception du cas Sedar Senghor avec Abdou Diouf, au Sénégal, se sont toujours mal passés. Il y a eu les déboires d’Amadou Ahidjo au Cameroun et la tragédie de Mohamed Bazoum au Niger. Il est donc aléatoire de faire des prédictions. Le spleen de l’après-pouvoir est si fort qu’il peut avoir raison des résolutions les plus sincères. Avec le Sénat, Patrice Talon a pensé à l’après-présidence. Mais il est bien évident que, même s’il devait en être le président, la nouvelle Constitution prévoit que le président du Sénat est désigné parmi les membres de droit, cela ne remplace pas la densité de la fonction de président de la République. In fine, c’est à Patrice Talon de choisir qui il veut être, pour la postérité : Senghor ou Mahamadou Issoufou ?
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