L’Europe doit dénoncer la situation de Mohamed Bazoum
Au Niger, le mandat de Mohamed Bazoum arrive officiellement à son terme ce jeudi 2 avril. Officiellement, car le président renversé en juillet 2023 est toujours détenu par les militaires, dans une aile de la présidence, sans avoir présenté sa démission.
Dans ce contexte, le Parlement européen a adopté, il y a près de trois semaines, une résolution appelant à sa libération immédiate et inconditionnelle.
Lisa Tschörner, chercheuse à l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (SWP), revient sur cette prise de position. Au micro de Reliou Koubakin, elle évoque également une étude récente consacrée à la politique européenne dans le Sahel….
DW : Bonjour, Lisa Tschörner.
Lisa Tschörner : Bonjour.
Alors, vous avez fait sortir récemment une étude sur la politique sahélienne de l’Europe. D’après ce que j’ai lu, vous parlez d’un manque de clarté. Qu’est-ce que l’Europe peut mettre sur la table selon vous, dans le Sahel ?
L’Union européenne a un grand intérêt de rester engagé dans la région parce qu’il y a des intérêts stratégiques comme combattre contre le terrorisme, mais aussi contre la migration illégale. Mais il y a quand même des considérations normatives qui font que l’Union européenne et ses Etats membres ont eu des difficultés dans le passé pour se positionner et trouver vraiment une stratégie commune : comment rester engagé dans la région ?

L’Europe s’intéresse à à stabiliser la région. Donc je pense que ce n’est ni dans l’intérêt des pays au Sahel, ni dans l’Europe que la situation sécuritaire, par exemple, se dégrade dans la région. Je pense qu’il y a quand même des intérêts communs. Par exemple, je pense que c’est aussi un consensus entre temps au Sahel, qu’il ne faut pas seulement combattre le terrorisme avec des moyens militaires, mais qu’il faut aussi, par exemple, chercher le dialogue ou promouvoir la cohésion sociale et contribuer au développement de la région, créer des emplois ou lutter, par exemple aussi, contre le changement climatique. Je pense qu’il y a quand même des domaines ou des secteurs où une collaboration avec l’Union européenne pourrait aussi être profitable pour les régimes au Sahel.
Si l’Union européenne manque de clarté dans sa politique sahélienne, on a plutôt observé une position claire du Parlement européen sur le cas Mohamed Bazoum dans cette résolution-là, qui appelle à sa libération, qu’en avez-vous pensé ?
L’Europe a un intérêt à dire clairement qu’enfermer un président sans un procès, c’est quelque chose en fait qu’il faut dénoncer. Mais d’autre part, ça n’a pas aidé à la stratégie de renouveler les relations avec les régimes au Sahel. Niamey était très irrité. Après cette résolution, Niamey a dénoncé une ingérence flagrante dans les affaires internes du pays. Mais je pense que ça montre tout ce dilemme qu’il y a entre des orientations normatives, des valeurs que l’Union européenne veut en fait mettre en avant. Et d’autre part, la realpolitik qui nécessite quelquefois qu’on trouve des compromis et aussi qu’on ne juge pas ce que les autres font.
Craignez-vous que cela complique la libération de Mohamed Bazoum, sachant que de nombreuses manifestations de protestation ont eu lieu au Niger et même en dehors ?
Non, je pense qu’on doit voir. Parce que le mandat de Mohamed Bazoum va prendre fin le 2 avril et donc on doit voir ce qui se passe après. Il y a des gens qui pensent que maintenant que le mandat a pris fin, peut-être il va être libéré, mais il ne va certainement pas être libéré parce que l’Union européenne prend une décision, une résolution. Mais c’est quand même une question où les régimes militaires vont décider ce qu’ils vont faire de leur part et ce qui semble pour eux, dans une optique stratégique, le mieux à faire.
Est-ce que vous pensez qu’au-delà du Parlement, que peut être la Commission européenne devrait prendre ce dossier à bras le corps ? Ou vous pensez qu’il vaut mieux s’en arrêter là pour l’instant et négocier en coulisse ?
Je pense que l’Union européenne devrait être claire sur ce que l’Europe veut, sur quelle direction l’Europe veut prendre dans sa politique sahélienne.
Les régimes au Sahel sont très sensibles à tout jugement qui vient de l’extérieur. Donc, je pense que ça nécessite une démarche diplomatique qui prend en compte ces sensibilités.
Pour revenir au cas Bazoum, vous pensez que ce 2 avril, quel message l’Union européenne doit lui envoyer ? Qu’elle ne l’abandonne pas ?
L’Union européenne a toujours demandé sa libération ou à ce qu’il a au moins un processus juridique qui justifie à ce qu’il soit enfermé encore. Mais je pense quand même que le coup d’Etat, c’est quand même une réalité et que si l’Union européenne veut rester engagée dans la région, c’est aussi clair qu’il faut un dialogue et une coopération avec ces autorités qui sont effectivement en place en ce moment. Je pense que rester engagé dans la région, chercher le dialogue avec les autorités sur place, ça ne veut pas dire abandonner la cause de Bazoum.

