Contre La sansure

Le grand théâtre de l’engagement et le comédie des patriotes

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On ne s’engage pas dans un combat patriotique comme on entre dans une foire, avec l’espoir d’y faire de bonnes affaires ou d’en repartir les poches pleines. L’engagement pour la nation, lorsqu’il est sincère, est une offrande de soi, un sacrifice consenti sur l’autel du bien commun, et non un investissement à court terme dont on attendrait, avec une impatience fébrile, les dividendes matériels.

La Guinée, dans sa marche sinueuse vers son destin, a trop souvent souffert de ces « patriotes de circonstance » qui confondent l’arène politique avec un comptoir de commerce. Pour eux, chaque pas vers la cité, chaque mot prononcé en faveur du peuple, doit être monnayé, rétribué, récompensé. Ils ne voient pas la patrie, ils voient le profit ; ils ne servent pas l’État, ils se servent de l’État.

La polémique qui enfle aujourd’hui autour du retrait des véhicules mis à la disposition de certains acteurs par le ministre Ousmane Gaoual Diallo est, à cet égard, d’une tristesse infinie. Elle révèle, s’il en était encore besoin, la fragilité des convictions de ceux qui crient à l’arnaque ou à la trahison dès lors qu’on leur demande de restituer ce qui ne leur a jamais appartenu. Antoine Dobo Guilavogui, dont la voix s’élève désormais pour dénoncer ce qu’il considère comme un affront, semble avoir oublié l’essentiel : on ne peut se prévaloir d’une générosité dont on a été le bénéficiaire pour en faire un droit de propriété éternel.

Il n’a jamais été notifié à quiconque, ni dans l’esprit ni dans la lettre, que ces véhicules étaient des dons personnels. Ils étaient, et demeurent, des moyens professionnels, des instruments de travail destinés à faciliter des activités précises, dans des localités précises et pour une période déterminée. Prétendre le contraire, c’est non seulement faire preuve d’une mauvaise foi manifeste, mais c’est aussi insulter la mémoire de l’engagement.

Au lieu de récriminations amères, l’élégance aurait voulu que l’on dise simplement « MERCI ». Merci à Ousmane Gaoual Diallo d’avoir, à un moment crucial, apporté une contribution majeure à l’animation de la vie publique dans toutes les villes du pays. Merci d’avoir doté des structures de moyens de déplacement qu’elles n’auraient pu s’offrir autrement. Mais la gratitude, hélas, est une vertu qui se raréfie sous nos cieux, étouffée par l’obsession du gain et le vertige de l’avoir.

Je voudrais ici citer mon propre exemple, non par vanité, mais pour rappeler ce que doit être la norme de l’engagement. Pour cette même cause, pour ce même idéal patriotique, j’ai parcouru des milliers de kilomètres en aller-retour, sillonnant les routes parfois ingrates de notre pays, au volant de ma propre voiture, sur mes propres ressources. Jamais il ne m’est venu à l’esprit de solliciter une dotation en moyen de déplacement à cet effet, à plus forte raison d’en exiger la propriété. Car l’on ne demande pas à la patrie de payer l’essence de son dévouement et les primes de son patriotisme.

Ceux qui ont bénéficié de ces facilités hier devraient aujourd’hui s’honorer de les restituer avec dignité. On peut avoir des sujets de frustration, on peut exprimer des désaccords politiques — c’est le sel de la démocratie —, mais on ne saurait transformer une dotation technique en un casus belli personnel.

Et que dire de cette nouvelle comédie qui voudrait faire croire qu’Antoine Dobo n’a jamais été membre du CERAG ? Si pour un simple malentendu sur le statut d’une dotation, on se permet de renier les gens et de jeter aux oubliettes tout le combat qu’ils ont mené, alors la crédibilité de notre engagement collectif est en péril. On ne peut, d’un trait de plume, effacer l’histoire et l’appartenance d’un homme qui a bel et bien reçu un véhicule pour mener à bien sa mission au sein de cette même structure. Soyons sérieux. La mémoire collective n’est pas à géométrie variable, et la vérité des faits ne saurait être altérée au gré des humeurs ou des intérêts du moment. Un combat patriotique se construit sur la reconnaissance des contributions de chacun, et non sur le reniement opportuniste.

Comme le rappelait si justement un moraliste : « Le véritable honneur ne consiste pas à recevoir des titres ou des biens, mais à mériter ceux que l’on porte. » En s’accrochant à des carrosseries de métal comme si leur honneur en dépendait, certains risquent de perdre bien plus que des véhicules : ils risquent de perdre leur crédit auprès de l’opinion et leur place dans l’estime des citoyens.

Ousmane Gaoual Diallo a agi dans l’intérêt de la mission. Sa démarche n’est pas celle d’un retrait capricieux, mais celle d’une gestion rigoureuse des moyens au service d’un calendrier et d’objectifs qui dépassent les ambitions individuelles.

Que les frustrés de Kankan ou d’ailleurs se rassurent : la politique offre bien d’autres terrains pour exprimer leurs talents, si tant est qu’ils en aient. Mais de grâce, épargnez-nous ce spectacle désolant de la pleurnicherie pour des privilèges perdus. La Guinée attend de ses fils de la hauteur, de la vision, et surtout, ce désintéressement qui seul permet de construire de grandes choses.

Le temps est le juge suprême. Il saura distinguer ceux qui ont servi la cause de ceux qui se sont servis de la cause. En attendant, que chacun retrouve la raison et que le débat se hisse enfin au niveau des enjeux qui nous attendent. Car au soir de notre vie, ce ne sont pas les véhicules que nous avons conduits qui compteront, mais le chemin que nous avons tracé pour les générations futures.

Bassamba Amine

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