Patrice Talon quitte le pouvoir pour un Sénat qui interroge
En fin de mandat, Patrice Talon s’apprête à retrouver ses anciens rivaux politiques et les anciens présidents d’institutions pour « apporter sa protection » au pays.
Dans un message adressé aux Béninois à l’approche de l’investiture du président élu Romuald Wadagni, prévue dimanche (24.05.26), Patrice Talon a salué jeudi (21.05.26), sur les réseaux sociaux, le « chemin exigeant qu’ensemble nous avons osé parcourir ces dix dernières années, pour les défis relevés, les réformes opérées, les chantiers majeurs engagés en vue de raffermir notre Etat et mettre l’action publique au service de son développement socioéconomique ».
Le 4ème président du Bénin sous le renouveau démocratique a mis en avant les aspects positifs de son bilan et passé sous silence les manquements en matière de démocratie et de respect des droits de l’homme durant ses deux mandats. Patrice Talon a réitéré ses vœux de réussite à son dauphin et ancien ministre de l’Économie, Romuald Wadagni. Ce dernier est appelé à diriger le pays pour les sept prochaines années.
Une allocution solennelle mais pas vraiment un adieu car, grâce à une réforme constitutionnelle, les Béninois vont retrouver Patrice Talon au sein d’un nouveau Conseil des sages – une chambre haute, le Sénat où le chef de l’Etat sortant s’apprête à retrouver ses anciens rivaux politiques et les anciens présidents d’institutions pour « apporter sa protection » au pays.
Absence d’un large débat
C’est une transition historique qui s’opère au sommet de l’État béninois. Alors que s’approche la passation de pouvoir avec son successeur élu, Romuald Wadagni, le président sortant, Patrice Talon, s’apprête à endosser un nouveau rôle. Celui de sénateur au sein du tout nouveau Conseil des sages. Une obligation constitutionnelle dont l’intéressé assume pleinement la trajectoire.
« Notre Constitution prescrit désormais que tous les anciens présidents, tous les anciens présidents de l’Assemblée, siègent dans un Conseil de sages. Je ne vais pas me dérober à cela, ce n’est pas ma nature d’ailleurs. »
Au-delà du symbole, l’installation de cette institution, qui était normalement prévue ce vendredi (22.05.26), soulève une question fondamentale de gouvernance : peut-on ancrer une institution aussi cruciale qu’un Sénat sans un débat préalable et approfondi au sein de la population ?
En esquivant la case de la large consultation citoyenne, ce Conseil des sages naît sous le feu des critiques, suspecté par certains d’être un club sélect pour l’élite politique. Pourtant, pour Patrice Talon, la mission de cette chambre haute dépasse les clivages et les ambitions personnelles.
« L’essentiel est de pouvoir apporter sa sagesse, sa prière, sa protection à un peuple, à un pays qu’on a servi, qu’on a aimé, à qui on a donné autant de dévouement. Donc, qui présidera, pour moi, cela importe peu, pourvu qu’il y ait un bon esprit, pour qu’ensemble, nos prières, notre protection, servent le pays entier. »
Le Sénat : pouvoir de régulation et de sanction
Faire cohabiter la « sagesse » et les convictions de figures aussi polarisantes que Nicéphore Soglo, Boni Yayi, Robert Dossou ou encore Bruno Amoussou et Adrien Houngbédji aux côtés du président sortant : voilà le grand défi de ce Sénat.
Si le texte de loi octroie à cette institution des pouvoirs de régulation ou de sanction, la réalité politique pourrait rapidement se heurter à un mur d’inapplicabilité. Un scepticisme affiché par Victor Tokpanou, professeur de sciences politiques à l’Université d’Abomey-Calavi.
« Oui, il y a des dispositions dans cette nouvelle Constitution qui, d’une manière ou d’une autre, peuvent ne pas rassurer. Peut-être parce que trop optimiste par nature, je reste toutefois convaincu qu’il y a des dispositions qui seront plutôt inapplicables. J’ai le faible de le penser. Parce que je ne vois pas, par exemple, le président Soglo, le président Yayi, tous se mettre ensemble pour dire qu’on va sanctionner tel acteur parce qu’il a tenu tel propos », fait remarquer l’ancien député proche du pouvoir.
« Je pense que ce serait difficilement réalisable. Et dans la vie des hommes, il est arrivé qu’on ait pris des lois inapplicables… J’ai le faible de penser que même les dispositions, selon moi, les plus inquiétantes, risquent de ne pas être applicables. »

Inapplicable ou salvateur ? Face aux doutes de la société civile et des analystes sur cette architecture institutionnelle, l’exécutif, lui, affiche sa sérénité et rappelle l’urgence de faire fonctionner les textes de la République. Wilfried Léandre Houngbédji, porte-parole du gouvernement, a estimé mercredi (20.05.26) que « le Sénat est une institution prévue par la Constitution. Il sera mis en place. Vous n’attendrez plus aussi longtemps que vous avez déjà attendu depuis la réforme constitutionnelle pour l’avoir ».
« Et je pense aussi que tous les membres de droit devraient honorer la République de leur disponibilité, pour lui permettre d’apporter toute sa contribution à l’édification d’un Bénin encore plus grand et plus prospère. »
Reste à savoir si ce Sénat réussira à fabriquer de la cohésion nationale, ou s’il restera le symbole d’une réforme décidée au sommet.
Par Rodrigue Guézodjè

