Contre La sansure

BOURGI EXPRESS : LIVRAISON DE COMPLIMENTS ET INCIDENTS DIPLOMATIQUES

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Comment transformer une opération de prestige en casse-tête géopolitique

À Conakry, l’idée paraissait pourtant brillante pour la junte. Puisque la reconnaissance internationale tarde à venir, puisque les chefs d’État du continent continuent de regarder le pouvoir guinéen avec prudence et parfois avec méfiance, pourquoi ne pas louer les services d’une figure connue des réseaux d’influence africains et français ? Pourquoi ne pas faire intervenir Robert Bourgi, vétéran de la Françafrique, pour expliquer au monde que la Guinée vit un moment historique sous la direction de Mamadi Doumbouya ?

Le scénario était séduisant et le résultat mérite déjà une étude de cas dans les écoles de communication politique. Dans sa vidéo devenue virale, Robert Bourgi n’a pas fait dans la demi-mesure. Il a décrit Mamadi Doumbouya comme un homme exceptionnel, charismatique, visionnaire, profondément attaché à son peuple et à son continent. À l’entendre, la Guinée aurait découvert simultanément le panafricanisme moderne, la gouvernance idéale et la prospérité annoncée. Même les plus talentueux griots de l’empire du Mandingue auraient sans doute trouvé l’exercice un peu excessif.

Le plus impressionnant n’était d’ailleurs pas l’ampleur des compliments mais leur densité. Chaque phrase semblait vouloir battre le record mondial de l’éloge présidentiel. On ne savait plus si l’on regardait une vidéo politique ou une bande-annonce pour le prochain sauveur du continent africain.

Puis, comme toute bonne opération de communication en Guinée semble désormais assujetti à une étrange loi de la gravité politique, il fallait bien que le nom de Cellou Dalein Diallo fasse une apparition. Robert Bourgi n’a pas résisté à la tentation. Au détour de ses louanges présidentielles, le vieux routier des palais africains a ressorti un souvenir de l’élection de 2010, évoquant un prétendu intérêt de Nicolas Sarkozy pour la candidature de Cellou Dalein Diallo. La scène avait quelque chose de savoureux car, invité pour célébrer Mamadi Doumbouya, Bourgi trouvait malgré tout le moyen de ramener la conversation vers celui qui, à des milliers de kilomètres de Conakry, continue d’occuper une place singulière dans l’imaginaire politique guinéen. Comme si certaines présences demeuraient suffisamment encombrantes pour s’inviter même dans les discours censés les ignorer.

Mais ce n’était encore que l’échauffement. À peine sa tournée guinéenne terminée, voilà Robert Bourgi qui réapparaît sur un plateau de télévision pour qualifier publiquement Paul Kagamé d’« homme dangereux ». Rien que cela. On imagine alors quelques mines déconfites dans les bureaux climatisés du Palais Mohamed V. Car enfin, si l’on dépense du temps, de l’énergie et une partie importante ressources du Simandou pour améliorer son image internationale, ce n’est généralement pas pour voir son communicant du moment provoquer un incident avec l’un des rares partenaires africains les plus proches de votre pouvoir.

Il ne s’agit même pas de savoir si Kigali protestera officiellement, le problème c’est surtout l’image. Recevoir à grands renforts d’honneurs un homme chargé de chanter vos mérites et le voir partir, quelques jours plus tard, attaquer publiquement celui qui apparaît comme l’un de vos principaux alliés sur le continent relève d’une performance diplomatique assez rare. Il fallait y penser.

Le plus ironique dans cette histoire reste toutefois la contradiction politique qu’elle révèle. Depuis des années, le discours officiel célèbre la souveraineté retrouvée, l’indépendance stratégique, la rupture avec les anciennes pratiques et l’émancipation vis-à-vis des influences extérieures. Pourtant, lorsqu’il s’agit de vendre cette image au reste du monde, c’est vers l’une des figures les plus emblématiques de l’ancienne Françafrique que l’on se tourne.

Comment prétendre tourner la page tout en confiant le commentaire du nouveau chapitre à l’un des personnages les plus connus de l’ancien livre ? Comment célébrer la rupture en faisant appel à un homme dont la carrière entière est associée aux réseaux, aux intermédiaires, aux confidences présidentielles et aux arrangements d’un autre âge ?

La question mérite d’être posée. D’autant que Robert Bourgi lui-même a consacré une partie de sa carrière à raconter les coulisses des dirigeants qu’il admirait hier et critiquait le lendemain. Omar Bongo, Denis Sassou-Nguesso, Ali Bongo et tant d’autres pourraient témoigner de cette étonnante capacité à transformer les anciennes fidélités en mémoires publiées et les anciens compliments en révélations tardives.

C’est peut-être cela la véritable leçon de l’affaire. On peut acheter une campagne de communication, louer une réputation et commander des compliments sur mesure. Mais on ne peut pas louer la discrétion à quelqu’un qui a bâti sa célébrité sur ses confidences.

Au final, l’opération devait renforcer un prestige. Elle a surtout rappelé à tout le monde cette vérité vieille comme la politique elle-même que les mercenaires du micro et de la plume restent fidèles avant tout à leur propre personnage. Et lorsqu’on monte dans le Bourgi Express, il arrive parfois que la destination annoncée ne corresponde pas exactement à l’endroit où l’on finit par descendre.

Alpha Issagha Diallo

Correspondant permanent du théâtre politique africain

Décodeur des opérations de prestige qui déraillent

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