CORRESPONDANCE À UN ANCIEN REBELLE RECYCLÉ EN TROMPETTISTE. Petite réponse au vétéran des barricades recyclé en musicien de cour
Mon cher ami, ancien procureur du pouvoir devenu son avocat commis d’office,
Je viens de lire ta dernière correspondance. Une fois encore, tu as sorti la trompette. Tu as convoqué les rimes, les grimaces, les métaphores, les indignations sélectives et les envolées lyriques. Tu as expliqué à la République entière ce qu’est le journalisme, la déontologie, la méthode et le respect du fait. Et une fois encore, tu as oublié le détail le plus intéressant : ton propre texte.
Somme toute, quel spectacle fascinant que celui d’un ancien artificier des critiques devenu pompier du pouvoir. Pendant des années, les gouvernants constituaient le problème, les journalistes devaient enquêter, les citoyens questionner, les chroniqueurs déranger et les intellectuels résister. Puis un jour, miracle républicain. Les gouvernants sont devenus fragiles, les journalistes suspects, les questions agressives, les enquêtes hostiles et les critiques sont devenues des complots. Et toi, ancien frondeur transformé en haut-parleur protocolaire, tu es devenu leur plus ardent interprète.
La métamorphose est remarquable. Même les caméléons consultent désormais ton parcours comme manuel de perfectionnement professionnel. Mais le passage le plus savoureux de ta correspondance n’est pas là. Non. Le moment le plus révélateur survient lorsque tu assumes enfin ton appartenance à la meute. Quelle magnifique clarification.
Voilà des années que certains continuaient à te présenter comme un observateur indépendant, un intellectuel, analyste libre et brillant ou un chroniqueur guidé uniquement par ses convictions. Te voilà aujourd’hui membre déclaré de la brigade de protection narrative. Ministres, conseillers, communicants, influenceurs, cadres administratifs, porte-voix officiels et chroniqueurs volontaires. Toute une escadrille mobilisée dès qu’une critique approche du périmètre présidentiel.
Tu n’es donc plus l’homme qui observe la meute mais celui qui souffle dans son clairon. Et cela change tout. Car lorsqu’un journaliste critique le pouvoir, il accomplit sa fonction. Lorsqu’un citoyen questionne les dirigeants, il exerce un droit. Lorsqu’un chroniqueur examine les actes des gouvernants, il participe au débat démocratique. Mais lorsqu’une meute institutionnelle s’organise pour expliquer que toute critique est forcément malveillante, alors nous ne sommes plus dans l’argumentation. Nous sommes dans la protection rapprochée.
C’est précisément là que ta leçon de journalisme commence à dérailler. Tu rappelles que le fait est sacré. Très bien. Qui pourrait être contre ? Mais alors pourquoi cette sacralité semble-t-elle fonctionner à sens unique ? Pourquoi exiges-tu des preuves absolues lorsqu’une enquête dérange le pouvoir, tout en accordant aux démentis officiels une confiance presque religieuse ? Pourquoi la prudence journalistique devient-elle indispensable lorsqu’il s’agit d’interroger les puissants, mais superflue lorsqu’il s’agit d’attaquer leurs contradicteurs ?
En réalité, le véritable sujet n’est pas le journaliste que tu attaques. C’est plutôt cette étrange conception du débat où les gouvernants doivent être protégés de toute suspicion alors que leurs critiques doivent être soumis à un contrôle permanent. À te lire, le doute ne devrait circuler que dans une seule direction. Vers les opposants, les enquêteurs et les lanceurs d’alerte. Jamais vers les détenteurs du pouvoir. Quelle conception confortable de l’esprit critique.
Et puis il y a cette passion soudaine pour les combats médiatiques. Te voilà désormais chasseur de polémistes, pourfendeur de chroniqueurs turbulents et gardien des bonnes manières journalistiques. C’est très amusant. À force de dénoncer ceux qui recherchent le buzz, tu finis par emprunter leurs méthodes. Tu provoques et caricatures. Tu théâtralises et distribues les surnoms. Tu fabriques le conflit et nourris le vacarme. La différence est simplement que certains utilisent cette mécanique pour défier le pouvoir, et toi, tu l’utilises pour le défendre. C’est là toute la différence entre un contre-pouvoir et un accompagnateur de cortège.
Alors continue tes correspondances, tes sermons sur la déontologie et tes plaidoyers pour la protection des puissants contre les désagréments du questionnement public. Mais ne nous demande pas de croire qu’il s’agit encore d’une posture d’indépendance. Car lorsqu’un chroniqueur des barricades devient chef d’orchestre des applaudissements, le sujet n’est plus la musique qu’il joue mais le silence qu’il observe lorsque l’orchestre joue faux.
Alpha Issagha Diallo
Écrivain du vacarme réel
Anti-choriste officiel
