Contre La sansure

Guinée : Mort d’un journaliste libre dans un royaume de courtisans

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Hommage au Doyen Diallo Souleymane, gardien de l’éthique journalistique et de la liberté de conscience.

La promesse de Dieu vient de s’accomplir, comme s’accomplit inexorablement la courbure d’un fleuve vers la mer, non par hasard, mais par la géométrie sacrée de toutes les créatures divines.

Le doyen Diallo Souleymane n’a pas manqué au rendez-vous. Fidèle jusqu’à son dernier souffle, il a répondu à l’appel du Dieu Tout-Puissant Allah pour entamer son voyage vers le ciel. Ce voyage qui s’impose à toutes les âmes. Un voyage qu’aucun calendrier ne prévoit ni la date, ni le jour et ni l’heure à laquelle le dernier rappel doit sonner. Un voyage que nulle valise ne prépare, que nul passeport ne vise, que nulle frontière ou contrôle de police n’arrête. Oh ! Que Dieu est grand.

Oui, le Doyen est parti.

Il est parti comme se retire une marée qui a longtemps poli les rochers de notre conscience, laissant derrière elle, l’empreinte indélébile de son passage.

Il est parti avec sa noblesse, cette noblesse qui ne s’achète pas dans les antichambres du pouvoir mais qui se forge, lentement, dans la braise silencieuse de l’intégrité quotidienne.

Il est parti avec sa loyauté, non la loyauté servile du vassal qui courbe l’échine comme un Car dans la Bou-du-Ba des fonds qui raconte des ab hoc et ab hac, mais la loyauté debout de l’homme qui a choisi son camp une fois pour toutes : celui de la vérité nue, sans fard ni artifice.

Il est parti avec ses principes, ces colonnes de marbre intérieur que ni les tempêtes de la compromission, ni les séismes de la tentation, ni les vagues de démagogie n’ont su faire vaciller.

Il est parti avec la rigueur qui était la sienne, cette rigueur du tailleur de diamants qui sait que chaque mot mal choisi est une pierre précieuse gaspillée, chaque silence vendu, équivaut à une trahison gravée dans l’éternité du papier.

Il est parti dans l’honneur, sans jamais avoir consenti à plier le genou devant ces courtisans de privilèges qui troquent leur âme contre des miettes tombées de tables qu’ils ne posséderont que dans le déshonneur.

Oui le Doyen est parti.

Il a répondu présent à la date indiquée, au jour prescrit, à l’heure précise et à la minute exacte sans le vouloir, sans le désirer, comme répond le grain de sable à la vague qui vient le chercher par nécessité cosmique, par obéissance à une loi plus forte que toutes les lois humaines.

Car c’est là l’appel au répondeur automatique de l’univers, celui que tout le monde attend sans avoir besoin d’un téléphone, ce numéro universel gravé à toutes les portes, inscrit dans chaque battement de cœur depuis le premier jusqu’au dernier.

Nul n’ignore l’existence ; tous en retardent la pensée. Lui, il y a répondu avec la même sérénité qu’il mettait à signer ses articles de vérités.

Il a vécu dans la modestie, avec sa plume pour seule richesse, cette plume qu’il n’a jamais prostituée, jamais monnayée, jamais livrée aux enchères des puissants, alors que d’autres tendaient la leur comme le mendiant tend la main à un donateur.

Il a vécu dans l’harmonie avec sa conscience, cette boussole intérieure que certains ont brisé au soir de leur carrière pour ne plus jamais retrouver le salut, tombant ainsi dans la courtisanerie jusqu’à devenir des bidasses de la presse.

Il est parti sans jamais avoir épousé la démagogie, cette démagogie des vieillards qui auraient dû, par l’âge, atteindre la sagesse, et qui n’ont trouvé que la ruse, pauvres alchimistes inversés transformant l’or de leur expérience en plomb de leur lâcheté dans la cupidité.

Oui, le baobab s’est couché.

L’arbre octogénaire qui étendait ses bras au-dessus de la forêt de l’authenticité journalistique s’en est allé. Avec lui, est partie l’ombre fraîche sous laquelle pouvaient encore respirer les jeunes pousses d’une presse libre. Ces arbrisseaux fragiles cherchent désormais le soleil sans guide, sans tuteur, sans racines profondes pour s’y accrocher dans la tempête du renoncement.

Le mur qui reflétait l’éthique journalistique est tombé. Et dans la poussière de cette chute, on entend l’écho de tout ce qui se construisait patiemment depuis des décennies : la confiance du lecteur, la dignité du reporter, la sacralité du fait brut face au mensonge habillé dans l’ombre et nourri à la table des puissants.

L’un des derniers gardiens du journalisme libre et indépendant a passé l’arme à gauche laissant le temple sans prêtre, le phare sans gardien, la boussole sans aiguille dans une mer agitée qui continue de manger ses propres enfants.

Il part en laissant derrière lui une presse dévastée. Dévastée par un militant communiste dont l’idéologie, telle une charrue mal réglée, a retourné le sol fertile du pluralisme d’idées pour n’y semer que la monoculture de la pensée unique. Et le Doyen regardait, impuissant, non par complicité, mais par ce cruel paradoxe de l’âge qui alourdit les paupières.

Une cérémonie de reconnaissance a été organisée à cet effet, ce samedi 29 octobre au Chapiteau du palais du peuple (*).

Car le renard était entré dans la bergerie de la presse pendant que les horloges du corps trahissaient la vigilance de l’esprit, et ce que l’esprit voyait encore avec clarté, le corps ne pouvait plus le lever pour le combattre.

Il part en laissant derrière lui une presse désormais pliée aux ordres de Juda, cette presse qui a vendu sa plume, qui a échangé son indépendance contre la chaleur trompeuse d’un soleil de pacotille.

Il part en laissant derrière lui une presse orpheline, sans crocs pour secouer le cocotier, cette presse qui joue à l’agneau pendant qu’elle continue de se faire dévorer, sourire aux lèvres, par un loup-garou qui s’est longtemps vêtu de tissu blanc pour masquer la noirceur de ses intentions, la vacuité de ses principes, et l’obscénité de sa faim, cette faim jamais rassasiée qui dévore les institutions comme la rouille dévore le fer : lentement, silencieusement, inexorablement, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la poussière rouge de ce qui fut, jadis, une forteresse.

Il part en laissant la presse dans l’obéissance aveugle d’un faux prophète qui ne jure que par l’usure, cet usurier des consciences qui prête à taux exorbitant les illusions du pouvoir, sachant que ses débiteurs ne pourront jamais rembourser, et que l’insolvabilité morale est la meilleure des chaînes.

Mais qu’il prenne garde, ce faux prophète aux mains propres et à l’âme souillée, car le même répondeur automatique qui a rappelé le Doyen, attend patiemment son tour de composer son numéro et cet appel-là, nul avocat ne peut l’étouffer, nulle richesse mal acquise ne peut l’acheter, nul tissu blanc ne peut en dissimuler la sonnerie.

Ce jour-là, il devra répondre seul au drame céleste qui est sans secours, sans assistants, sans courtisans, sans les décisions de complaisance qu’il a distribuées comme on distribue des cartes truquées.

Dieu, lui, ne lit pas les journaux et décisions corrompus d’un certain Cynique-Ya.

Repose en paix, cher Doyen Diallo Souleymane.

Par Oumar Sylla, citoyen indigné résident à Kaloum.

 

(*) Lire aussi: https://ledjely.com/2022/10/31/liberte-de-la-presse-les-guineens-rendent-hommage-a-diallo-souleymane-fondateur-de-le-lynx/

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