GUINÉE : LE CONCOURS NATIONAL DE LA FAIBLE PARTICIPATION
Il faut vraiment rendre hommage au génie politique de notre époque. Pendant que les opposants parcourent les plateaux de télévision pour dénoncer un taux de participation qu’ils estiment voisin de 3 %, le porte-parole de la junte surgit, sourire aux lèvres, pour annoncer que même avec 10 %, un scrutin demeure parfaitement légitime.
Voilà enfin un débat à la hauteur de nos ambitions démocratiques. Les uns affirment que l’avion n’a jamais quitté le tarmac, les autres répondent avec enthousiasme qu’il a atteint l’altitude de croisière. La seule divergence porte donc sur la vitesse de la chute.
Pendant des années, dans ce pays, on nous a expliqué que la participation populaire était le cœur battant de la démocratie. Plus le peuple se mobilisait, plus le pouvoir pouvait se prévaloir d’une légitimité solide. On nous parlait de souveraineté populaire, d’adhésion citoyenne, de confiance dans les institutions.
Puis vint l’âge des miracles statistiques. Désormais, l’absence du peuple est devenue une preuve de son soutien. L’abstention n’est plus une alerte, elle s’est muée en approbation silencieuse, le vide s’est transformé en foule et le silence s’est métamorphosé en applaudissement.
Bientôt, si l’on poursuit ce raisonnement jusqu’au bout, l’absence totale d’électeurs deviendra sans doute l’expression la plus parfaite de la démocratie participative. Car enfin, pourquoi s’arrêter à 10 % ? Pourquoi ne pas déjà célébrer 5 % ? Pourquoi ne pas viser l’excellence avec 2 % ? À ce rythme, le citoyen idéal sera bientôt celui qui reste chez lui tout en étant comptabilisé parmi les soutiens enthousiastes du processus.
Le plus fascinant reste cependant le spectacle offert par les anciens gardiens des principes. Hier encore, ils expliquaient que la légitimité reposait sur la confiance du peuple, aujourd’hui, ils découvrent que la confiance est facultative. Hier, ils dénonçaient les processus contestés, aujourd’hui, ils nous enseignent que la contestation n’altère en rien leur validité. Hier, ils invoquaient les grands principes démocratiques, aujourd’hui, ils semblent avoir trouvé un principe encore plus grand, celui de l’adaptation permanente.
Les constitutions changent, les alliances et les discours aussi, les chiffres également. Seule demeure cette extraordinaire capacité à transformer chaque difficulté politique en succès historique. Quand les citoyens manifestent, on explique que la rue ne gouverne pas et lorsqu’ils ne votent pas, on explique que cela ne signifie rien. Quand ils contestent, on parle d’agitation et lorsqu’ils se taisent, on parle d’adhésion. Le peuple est donc prié de parler uniquement lorsque ses paroles confirment la conclusion déjà écrite.
Pendant ce temps, l’opposition et le porte-parole semblent engagés dans une étrange compétition. L’un affirme que le taux de participation est de « Trois pour cent ! », l’autre répond qu’il a atteint « Dix pour cent ! ». L’un crie au désastre, l’autre proclame triomphalement la victoire.
Le citoyen, lui, observe ce dialogue surréaliste en se demandant si l’on débat encore de démocratie ou simplement du pourcentage exact de vide qu’il faut atteindre pour proclamer le triomphe populaire. Car au fond, le sujet n’est ni 3 %, ni 10 %. Le sujet, c’est cette étrange époque où l’on cherche moins à convaincre les citoyens qu’à expliquer pourquoi leur absence constitue malgré tout une victoire.
Une époque où l’on ne mesure plus la force d’une démocratie à la mobilisation du peuple, mais à l’habileté de ses communicants à justifier son désengagement. C’est peut-être là le véritable exploit. Transformer l’abstention en adhésion, le silence en consentement et le désert en démonstration de foule.
Alpha Issagha Diallo
Chroniqueur des victoires obtenues en l’absence des vainqueurs
