Contre La sansure

Quand on reproche aux jeunes de partir sans leur offrir les raisons de rester : réponse aux propos du ministre Alpha Bacar Barry

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« Pourquoi acceptez-vous d’aller cueillir des pommes en France ou en Italie alors que vous refusez de faire la même chose en Guinée ? » En posant cette question, le ministre Alpha Bacar Barry a cru faire mouche auprès de la jeunesse guinéenne.

Le refrain est connu : un brin de patriotisme, une pointe de reproche et l’accusation implicite d’aller ramasser les fruits des autres plutôt que de retourner la terre natale. C’est le grand classique d’un pouvoir qui préfère distribuer des leçons de morale plutôt que de bâtir de vraies solutions.

Mais regardons les choses en face. De quel droit un ministre nommé par un régime issu d’un coup d’État vient-il faire la leçon ? Quand on sert un pouvoir qui s’est imposé par les armes et qui maintient le pays dans la précarité, on évite de demander des sacrifices à ceux qu’on a condamnés à la débrouille.

Comparer la cueillette de pommes en Europe et l’agriculture en Guinée, c’est, au mieux, de l’ignorance ; au pire, de la mauvaise foi. En Europe, l’agriculture est portée par des subventions, des machines et des circuits de distribution mondiaux.

En Guinée ? Nos mangues pourrissent sur les branches faute de routes pour les acheminer. Nos tomates s’abîment avant même de voir Conakry parce que la chaîne du froid est inexistante. Chaque saison, des tonnes de pommes de terre finissent à la poubelle par manque d’entrepôts. Le ministre veut-il vraiment que nos jeunes s’épuisent aux champs juste pour le plaisir de voir le fruit de leur travail pourrir sous le soleil ?

La vérité, c’est que la jeunesse guinéenne fait un calcul parfaitement logique. Quelques mois de labeur saisonnier en Europe permettent de payer les études des frères, de soigner les parents et de bâtir les fondations d’une maison. Rester ici, c’est plonger dans l’enfer du secteur informel : aucun revenu garanti, aucune couverture maladie, aucun filet de sécurité. Ce n’est pas de la lâcheté, c’est une stratégie de survie. C’est chercher la dignité, tout simplement.

L’hypocrisie de nos dirigeants est d’ailleurs fascinante. Ils envoient leurs enfants étudier à Paris ou à Montréal, leurs épouses accouchent dans des cliniques privées européennes et, au moindre problème de santé, ils sautent dans le premier avion pour s’offrir des soins à l’étranger. Et ce sont ces mêmes personnes qui, micro en main, viennent reprocher à un gamin de faire ses valises pour gagner honnêtement sa vie ? Il faut une sacrée dose d’audace.

Pour entreprendre en Guinée, le parcours est un chemin de croix. Les banques refusent de vous prêter sans des garanties introuvables. La sécurité foncière est un mirage. L’électricité manque pour faire tourner la moindre chambre froide. Et, par-dessus tout, il faut affronter une bureaucratie où la corruption étouffe l’idée même de projet avant qu’elle ne décolle. Le travailleur saisonnier en Europe s’épargne tout ce cirque : il arrive, il bosse, il est payé.

L’ironie du sort, c’est que cette diaspora tant critiquée maintient le pays à flot. Ce sont ses transferts d’argent qui paient les opérations chirurgicales que l’État n’assure pas et les fournitures scolaires qu’il ne distribue pas. La diaspora est, de fait, le premier ministère social de la Guinée. Mieux encore : beaucoup reviennent avec des économies, des compétences et une vision pour créer les emplois que les politiques publiques sont incapables de générer.

Les jeunes ne fuient pas la Guinée par paresse. Ils fuient le vide créé par ceux qui nous gouvernent. Tant que nos dirigeants mèneront une vie de rechange à l’étranger pour leurs soins, leurs enfants et leur argent, tout en sommant les plus démunis de souffrir en silence pour la patrie, leurs discours sonneront creux. Désespérément creux.

Abdoul Karim Diallo

« On ne retient pas les jeunes dans leur patrie en leur montrant du doigt la terre qu’ils doivent cultiver, mais en leur prouvant que ceux qui la gouvernent la respectent assez pour y bâtir leur propre avenir. »

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