Contre La sansure

CEDEAO et démocratie en Afrique de l’Ouest : une institution en décalage avec les aspirations citoyennes.

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Par Aïssatou Chérif Baldé

Réunie à Freetown pour sa 69e session ordinaire, la CEDEAO a une nouvelle fois affiché son attachement troublant teinté de faux-semblant, aux principes démocratiques. Pourtant, l’accueil réservé à certains dirigeants contestés tels que Mamadi Doumbouya de la Guinée, nourrit les critiques sur la crédibilité de l’organisation. Pour Aïssatou Chérif Baldé, l’institution ouest-africaine est aujourd’hui en décalage avec les attentes des citoyens et les défis politiques d’un continent confronté à de profondes mutations géopolitiques.

La 69e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO, tenue le 19 juillet 2026 à Freetown, en Sierra Leone, aura laissé une impression troublante : celle d’une organisation régionale de plus en plus éloignée des aspirations démocratiques des peuples qu’elle prétend représenter.

En déroulant le tapis rouge à Mamadi Doumbouya, auteur du coup d’État du 5 septembre 2021 en Guinée, la CEDEAO envoie un message ambigu aux populations ouest-africaines. L’organisation, qui condamne officiellement les coups d’État, semble aujourd’hui s’accommoder de certaines violations de ses propres principes dès lors qu’elles s’inscrivent dans les équilibres politiques du moment.

Cette contradiction fragilise davantage une institution déjà confrontée à une crise de crédibilité. Car comment défendre l’État de droit lorsque plusieurs dirigeants siégeant au sein de l’organisation sont eux-mêmes contestés par leur hostilité à l’alternance démocratique, à la limitation des mandats ou au respect des règles constitutionnelles?

La CEDEAO donne de plus en plus l’image d’un « médecin après la mort » : une organisation qui réagit lorsque les crises ont déjà produit leurs effets, mais qui se montre incapable d’agir avec fermeté lorsqu’il s’agit de prévenir les dérives. Dans le cas guinéen, elle aurait pu exercer une pression politique constante afin d’exiger le respect des engagements pris lors de la transition ouverte après le renversement du régime d’Alpha Condé. Elle a préféré l’attentisme.

Pendant que la junte militaire consolidait son pouvoir et redéfinissait unilatéralement le calendrier politique, l’organisation régionale est restée largement silencieuse. Cette passivité a contribué à renforcer le sentiment, partagé par de nombreux citoyens, que les textes fondateurs de la CEDEAO ne sont appliqués qu’à géométrie variable.

Le malaise est plus profond encore. Il traduit le décalage grandissant entre certaines institutions africaines et les réalités vécues par les populations. Dans de nombreux pays du continent, les citoyens réclament davantage de justice sociale, de transparence, de redevabilité et de souveraineté politique. Ils attendent des organisations régionales qu’elles défendent ces principes avec cohérence. Or, trop souvent, celles-ci semblent davantage préoccupées par la préservation  d’intérêts politiques et économiques de puissances et multinationales étrangères que par la défense des valeurs qu’elles proclament.

Cette situation n’a rien de surprenant lorsque l’on observe la nature des rapports de force qui structurent encore les relations entre l’Afrique et certaines puissances étrangères. Depuis des décennies, les principes universels des droits humains sont fréquemment invoqués de manière sélective. Ils deviennent impératifs lorsqu’ils servent certains intérêts stratégiques, mais beaucoup plus relatifs lorsqu’ils entrent en contradiction avec des considérations économiques ou géopolitiques.

La France, notamment, demeure perçue par de nombreux Africains comme un acteur attaché au maintien d’un système lui garantissant une influence politique, économique et diplomatique privilégiée sur le continent. Dans cette lecture, toute dynamique favorisant une plus grande autonomie ou indépendance des États africains, une intégration continentale renforcée ou une remise en question des héritages coloniaux est souvent accueillie avec réserve et voire mépris.

Pourtant, le monde change rapidement. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, les équilibres internationaux connaissent une profonde recomposition. De nouveaux pôles de puissance émergent, les alliances se redessinent et les rapports de force traditionnels sont remis en question.

Dans ce contexte, l’Afrique ne peut plus se permettre de demeurer divisée. Elle dispose d’atouts considérables : une population jeune, d’immenses ressources naturelles et un potentiel économique largement sous-exploité. Mais sans vision commune, sans institutions crédibles et sans véritable volonté d’intégration politique, ces atouts risquent de demeurer insuffisants pour peser dans le nouvel ordre mondial qui se dessine.

L’enjeu dépasse donc largement le cas de la Guinée ou celui de la CEDEAO. Il concerne la place que l’Afrique entend occuper au XXIe siècle. Une Afrique fragmentée continuera d’être un terrain d’influence pour les puissances extérieures. Une Afrique unie pourra devenir un acteur à part entière des grandes décisions internationales.

Il est temps que les institutions communautaires africaines prennent pleinement conscience des enjeux contemporains de la démocratie et des nouvelles exigences citoyennes. Leur légitimité future dépendra moins de leurs déclarations que de leur capacité à défendre, avec constance et sans calcul politique, les principes qu’elles affirment promouvoir.

Source: https://african-panorama.com/2026/07/20

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