Régime civil ou régime militaire : que le peuple gagne ! Au nom de la démocratie (Par Cheikh Guèye Yérim)
C’est dans l’air du temps : qui veut le pouvoir fait de la politique. La politique rime avec pouvoir, dans une intimité absolue. Selon cette vision, ne peuvent gouverner que ceux qui arborent le brassard d’« homme politique », au nom de la démocratie.
Ce précepte schématise une conception assez subjective de ceux qui, en Afrique francophone, seraient habilités à présider aux destinées de nos pays, à l’issue d’une élection censée leur conférer force, popularité et légitimité.
Mais cette règle est-elle le fruit d’une consultation populaire ou d’une conférence nationale, où les populations auraient librement exprimé leur volonté en toute souveraineté ? Il n’en est rien.
Il s’agit plutôt d’une injonction dont l’origine remonterait au sommet de La Baule et qui, dans son esprit, visait à écarter certains segments de la société africaine, notamment les militaires, de l’exercice du pouvoir.
En effet, lors du sommet France-Afrique de La Baule, en juin 1990, la France a pris ses distances avec les régimes militaires, condamné les coups d’État et voué aux gémonies les putschistes africains, au nom de la démocratie.
Depuis, de nombreuses Constitutions en Afrique francophone ont exclu les militaires des compétitions électorales. Électeurs, oui ; éligibles, non.
La CEDEAO a également adopté cette doctrine en condamnant les coups d’État et les prises de pouvoir anticonstitutionnelles, qualifiant leurs auteurs de « parias ». Dans le sillage de ce principe, d’autres organisations, telles que l’OIF, l’UA ou encore l’UE, lui ont emboîté le pas.
Des sanctions politiques, économiques et diplomatiques ont alors été prévues. Malheureusement, elles affectent souvent davantage les populations que les dirigeants qu’elles visent.
Pourtant, ces mêmes populations sont loin de partager systématiquement les positions tranchées de ces institutions, lesquelles prennent rarement la peine de mesurer leur perception des militaires au pouvoir.
Il arrive d’ailleurs que les militaires soient appelés en renfort par les autorités civiles pour rétablir l’ordre face à une opposition dont les manifestations sont jugées menaçantes pour la sécurité de l’État. À l’inverse, il n’est pas rare que cette même opposition appelle l’armée à renverser un régime accusé de gouvernance calamiteuse ou de dérive dictatoriale.
Comme l’écrivait Ibn Khaldoun (1332-1406), homme d’État et père de la sociologie : « Ce qui est extraordinaire, c’est que les politiques peuvent s’accorder même sur leurs propres désaccords et évoluer dans leurs propres contradictions. »
La France a estimé que la répétition des coups d’État en Afrique s’expliquait par le droit de regard que les militaires s’étaient arrogé sur la gestion publique.
À La Baule, une autre réponse fut donc privilégiée : l’émergence d’une société civile forte, appelée à jouer le rôle de sentinelle et de contre-pouvoir. La société civile africaine est ainsi devenue un acteur majeur, tandis que l’armée était progressivement écartée des sphères du pouvoir politique.
Cependant, que la CEDEAO — dont plusieurs pères fondateurs étaient eux-mêmes des militaires — adopte aujourd’hui la même méfiance envers l’uniforme que la France de François Mitterrand peut interroger.
Il serait d’ailleurs surprenant que les populations de la CEDEAO partagent totalement cette vision, tant les échecs des régimes civils se mesurent à l’aune de la pauvreté, du chômage, de la corruption, des détournements de fonds, de la famine et des migrations forcées.
À Freetown, le président Mamadi Doumbouya s’est d’ailleurs insurgé devant ses homologues de la CEDEAO :
« Il est politiquement et objectivement injustifiable d’exclure des fils de ce continent de la gestion publique simplement parce qu’ils portent l’uniforme. »

Par ailleurs, l’irruption des militaires dans la gestion du pouvoir est parfois jugée moins condamnable que les causes qui les poussent à intervenir. Certains coups d’État sont même perçus, par une partie de l’opinion, comme des actes de délivrance.
Les principes démocratiques ne sont d’ailleurs pas l’apanage des seuls civils. La démocratie est avant tout une culture, une attitude d’esprit qui peut habiter aussi bien un civil qu’un militaire. C’est un choix.
En outre, les instruments politiques et juridiques mis en place par la CEDEAO ne font plus l’unanimité. Leur application, souvent perçue comme relevant du « deux poids, deux mesures », a contribué à leur affaiblissement et à la remise en cause de leur efficacité.
Le président Doumbouya l’a rappelé en ces termes :
« Dans la tradition africaine, on n’exclut pas les membres d’une famille. On les corrige. »
Mais cette philosophie africaine se heurte à une doctrine largement inspirée de La Baule, au pays de Marianne.
L’histoire montre pourtant que des militaires ont profondément marqué le destin de leurs nations.
En Égypte, Gamal Abdel Nasser mena avec succès la nationalisation du canal de Suez en 1956 face à la France, au Royaume-Uni et à Israël. Il devint un héros national. C’était un militaire.
En France, l’une des plus grandes figures de l’histoire contemporaine, le fondateur de la Ve République et chef de la Résistance, Charles de Gaulle, était également un militaire.
En Guinée, après quarante années de tergiversations, de renoncements et d’hésitations, le projet Simandou est entré en exploitation sous l’autorité d’un militaire.
Ce même militaire, aujourd’hui à la tête de l’État, affirme vouloir faire des retombées de ce gigantesque projet un levier de développement au bénéfice des Guinéens d’aujourd’hui et des générations futures à travers un vaste programme de réformes structurelles baptisé « Simandou 2040 ».
En définitive, civils et militaires ne relèvent pas d’ordres opposés. Leur objectif devrait être le même : bien gouverner et servir le peuple.
Car agir contre la volonté du peuple ou l’entraîner là où il ne souhaite pas aller, ce n’est pas le servir. Que l’on soit civil ou militaire.
Cheikh Guèye Yérim
Journaliste indépendant – Chroniqueur
E-mail : yerim.guinee@gmail.com
Source: https://mediaguinee.com/2026/07
