Contre La sansure

Une nation est le reflet des valeurs qu’elle récompense (Par Moustapha Ditinn Barry)

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Depuis quelque temps, je me suis imposé une discipline : celle d’observer davantage que de réagir. Je ne souhaite pas commenter chaque décision prise par le CNRD, ni me transformer en partisan ou en opposant systématique. Je préfère analyser les réactions qu’elles suscitent, car elles sont plus révélatrices de notre société que les décisions elles-mêmes.

Pourtant, face à certaines situations, j’ai parfois du mal à garder le silence. À force de retenir mes interrogations et mes réflexions, je finis par ressentir un profond malaise. Les exprimer n’est pas une volonté de polémiquer, mais une manière d’évacuer ce que je porte en moi et d’ouvrir un espace de réflexion.

Je ne suis ni pour ni contre une nomination en particulier. En revanche, je reste profondément attaché aux valeurs qui devraient guider l’action publique : le sens du service, la compétence, l’intégrité et la recherche de l’intérêt général. C’est à cette lumière que j’observe le débat public.

Ces derniers jours, de nombreux commentaires ont présenté la nomination d’un ministre à un portefeuille considéré comme moins prestigieux, notamment celui de l’Élevage, comme une humiliation ou une sanction. Peut-être que, dans l’esprit de celui qui nomme, il s’agit effectivement d’une sanction. Peut-être pas. Je n’en sais rien ; ce n’est d’ailleurs pas mon sujet.

La véritable question est ailleurs. Pourquoi, en Guinée, un ministère est-il spontanément jugé à travers son budget, son influence ou les privilèges qu’il procure, plutôt qu’à travers son utilité pour le pays ?

Pourquoi certains portefeuilles sont-ils qualifiés de « grands ministères » et d’autres de « petits ministères », comme si le développement de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche, de l’environnement ou de la culture était secondaire ?

Cette perception révèle une conception du pouvoir qui mérite d’être interrogée. Si une fonction n’est valorisée que parce qu’elle offre davantage de moyens, de visibilité ou d’avantages, ne finit-on pas par considérer l’État comme un espace où l’on vient d’abord se servir plutôt que servir ?

Cette réflexion me rappelle un épisode qui m’avait marqué. L’ancien ministre Mouctar Diallo avait été abondamment moqué sur les réseaux sociaux après avoir été aperçu prenant un taxi à l’aéroport de Dakar. Son moyen de transport avait davantage fait parler que son action ministérielle.

Pourquoi une telle réaction ? Parce que, pour beaucoup, un ministre devrait nécessairement afficher un train de vie élevé, voyager dans des véhicules luxueux et donner l’image d’une puissance matérielle.

Pourtant, dans tous les pays respectés et respectables, voir un ministre prendre un taxi ou les transports en commun n’a rien d’exceptionnel. C’est même souvent perçu comme un signe de proximité avec les citoyens, de simplicité et de respect des ressources publiques.

Chez nous, cette même sobriété devient un motif de moquerie. Nous dénonçons la corruption, mais nous admirons les signes extérieurs de richesse sans toujours nous interroger sur leur origine. Nous réclamons des dirigeants honnêtes, mais nous nous étonnons lorsqu’un responsable mène une vie simple. Nous voulons des gestionnaires intègres, tout en associant inconsciemment la réussite politique au luxe, aux gros cortèges, aux privilèges et à l’ostentation.

À force de valoriser les apparences, nous encourageons inconsciemment les comportements que nous condamnons.

Je fais souvent un parallèle avec certaines écoles qui, dès l’élémentaire, sélectionnent leurs élèves à travers des tests particulièrement exigeants. Certaines vont même jusqu’à demander à des enfants ayant un niveau correct, voire supérieur à celui de leur classe, de redoubler ou d’être rétrogradés de plusieurs années afin d’améliorer artificiellement leurs résultats. Elles se présentent ensuite comme des établissements d’excellence. Mais leur mérite est tout relatif.

Pour ma part, une école véritablement performante est celle qui accueille des élèves en difficulté et qui, grâce à la qualité de son enseignement, parvient à les faire progresser jusqu’à l’excellence.

Il devrait en être de même dans la gestion de l’État. Un bon ministre ou un bon dirigeant ne se reconnaît pas uniquement à sa capacité à occuper les ministères les plus prestigieux. Il se distingue surtout par sa capacité à révéler les compétences, à accompagner ses collaborateurs et à transformer un ministère réputé difficile ou peu valorisé en une administration performante.

La compétence ne consiste pas seulement à gérer ce qui fonctionne déjà ; elle consiste aussi à améliorer ce qui fonctionne moins bien.

Dans les grandes démocraties, il n’est pas rare de voir un ancien président devenir député, un ancien Premier ministre redevenir maire ou accepter un portefeuille ministériel moins exposé. Ce qui compte n’est pas le prestige de la fonction, mais le service rendu à la nation.

Un ministère de l’Élevage n’est pas moins important qu’un ministère des Finances si l’élevage contribue à nourrir la population, à créer des emplois, à soutenir les éleveurs et à renforcer notre souveraineté alimentaire. La valeur d’un ministère ne réside pas dans l’épaisseur de son budget, mais dans son impact sur la vie des citoyens.

Nous avons le devoir de réfléchir, non seulement aux décisions de ceux qui gouvernent, mais aussi à nos propres attentes en tant que peuple. Car les dirigeants ne sont jamais totalement déconnectés de la société qu’ils dirigent. Ils évoluent dans un système de valeurs que nous contribuons, consciemment ou non, à entretenir.

À force d’admirer le prestige plutôt que le service, la richesse plutôt que l’intégrité et les privilèges plutôt que les résultats, nous finissons par influencer, nous aussi, la manière dont le pouvoir est exercé.

Au fond, la question n’est pas de savoir si telle nomination constitue une promotion ou une sanction, mais ce qu’elle apporte au quotidien des Guinéens et à l’avenir du pays.

Posons-nous les vraies questions : Quel modèle de gouvernance voulons-nous construire pour la Guinée ? Un modèle où la fonction publique est perçue comme un moyen d’accéder aux privilèges, ou un modèle où chaque responsabilité, quelle qu’elle soit, est d’abord un engagement au service de la nation ?

Le jour où nous applaudirons davantage la compétence, la sobriété, l’efficacité et le sens de l’intérêt général que le prestige des fonctions et les signes extérieurs de richesse, nous aurons sans doute franchi une étape importante dans la construction d’une Guinée plus juste, plus exigeante et plus responsable.

Moustapha Ditinn Barry

Citoyen guinéen

Source: https://www.visionguinee.info/

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