250 MILLIONS DE DOLLARS : LA FOURCHETTE INTERNATIONALE, LA CALCULETTE GUINÉENNE ET LE STADE À HOMOLOGATION PROVISOIRE
Il paraît qu’il ne faut surtout pas se laisser emporter par « le son des chiffres ». C’est, en substance, ce que nous demande le ministre des Sports, Cellou Baldé.
Quand on entend 250 millions de dollars, nous explique-t-il, il ne faudrait surtout pas pousser des cris d’orfraie après conversion en francs guinéens. Il faudrait regarder les cours du marché international, les standards internationaux, les entreprises spécialisées, les certifications CAF et FIFA.
Très bien. Faisons exactement ce que le ministre nous demande. Regardons le marché international. Mais avec une petite particularité, regardons surtout le marché africain, avec une calculette, certes sans certification CAF ni FIFA, mais qui sait encore additionner, soustraire et poser des questions. Car notre point de départ est simple. 250 millions de dollars pour la rénovation de deux stades guinéens, le Général Lansana Conté de Nongo et le 28-Septembre.
Nous ne disons pas que ce montant est frauduleux ou qu’il est surfacturé. Nous ne disons pas, non plus, que quelqu’un a mis un dollar dans sa poche. Nous ne le savons pas. Et c’est précisément pour cela que nous posons des questions. Puisque le ministre nous invite à regarder le marché international, regardons donc.
Au Ghana, pour la CAN 2008, le Accra Sports Stadium, porté à environ 40 000 places, avait fait l’objet d’une rénovation d’environ 31 millions de dollars. Le Baba Yara Stadium de Kumasi, également porté à environ 40 000 places, avait coûté environ 26 millions. Deux stades, 57 millions de dollars.
En Guinée, deux stades, 250 millions annoncés. Mais attention, les projets ne sont pas identiques. Les périodes, les travaux, les équipements, les normes et les conditions contractuelles diffèrent. Nous ne comparons donc pas des choux avec des pelouses synthétiques. Mais nous faisons ce que l’on appelle un benchmark.
Au Cameroun, le stade Ahmadou-Ahidjo de Yaoundé, autour de 40 000 places, avait fait l’objet d’une réhabilitation annoncée autour de 4 milliards de francs CFA, soit quelques millions de dollars.
Au Sénégal, la réhabilitation du stade Léopold-Sédar-Senghor, d’environ 60 000 places, a été annoncée autour de 9 milliards de francs CFA, soit environ 14 à 15 millions de dollars. À Kinshasa, le Stade des Martyrs, environ 80 000 places, avait connu une importante rénovation pour environ 15 millions de dollars, avant d’autres travaux ultérieurs.
Et puis arrive la Côte d’Ivoire. Le Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan, environ 34 000 places, a fait l’objet d’une rénovation lourde avant la CAN 2023, avec une enveloppe de plus de 65 milliards de francs CFA, soit plus de 100 millions de dollars selon les conversions retenues. Voilà enfin un chantier dont le montant nous rapproche davantage de la galaxie des chiffres guinéens.

À Madagascar, le Kianja Barea d’Antananarivo, environ 40 260 places, a connu une rénovation complète annoncée autour de 72,3 millions d’euros, soit environ 78 millions de dollars. Et là, petite merveille de l’histoire, malgré cette rénovation coûteuse, le stade n’a pas immédiatement obtenu une homologation CAF définitive. Des réserves subsistaient, notamment sur la sécurité, l’accessibilité et certains travaux complémentaires. Autrement dit, la facture peut être terminée avant l’homologation.
Revenons à Conakry. Le stade Général Lansana Conté de Nongo, environ 50 000 places, avait été construit avec l’appui de la Chine pour une enveloppe annoncée autour de 50 millions de dollars. Il est aujourd’hui inclus dans le programme de rénovation des deux stades dont l’enveloppe globale annoncée atteint 250 millions de dollars.
C’est ici que notre petite calculette devient particulièrement curieuse. Combien pour Nongo ? Combien pour le 28-Septembre ? Combien pour les sièges ? Le gazon ? L’éclairage ? Les vestiaires ? Les équipements ? Les études ? Les prestations internationales ? Les travaux supplémentaires ? Les éventuels avenants ? Nous voulons simplement voir la ventilation. Parce qu’un chiffre global peut impressionner. Une facture détaillée, elle, permet de comprendre.
Le 28-Septembre offre d’ailleurs un autre petit sujet de réflexion. Historiquement donné autour de 25 000 places, il doit désormais compter environ 18 000 places assises, notamment du fait de l’installation de sièges individuels répondant aux normes modernes de sécurité. Mais alors, puisque nous parlons de 250 millions de dollars, combien coûte désormais une place du 28-Septembre ? Le siège ? Le projecteur ? Le mètre carré ? La pelouse ? Le vestiaire ?
Nous ne demandons pas à la Guinée de rénover ses stades avec du ciment au rabais, une pelouse de marché et des sièges en bambou. Nous voulons des infrastructures modernes, conformes aux normes CAF et FIFA. Mais justement, nous voulons savoir combien elles coûtent.
Et puis arrive le calendrier. Ah, le calendrier ! Celui-là n’a pas besoin de conversion en dollars. En septembre 2025, l’ancien ministre des Sports, Kéamou Bogola Haba, ‘’El Hablador’’, annonçait que les travaux du 28-Septembre étaient réalisés à 90 %, avec une livraison envisagée à partir de décembre 2025.
Nous avons attendu, Décembre est passé. Puis Janvier, Février, Mars, Avril, Mai, Juin, Juillet… Et nous voilà en Août 2026. Et que découvre-t-on ? Que le chantier doit encore être accéléré, que certaines contraintes doivent être levées, que des réserves subsistent et que l’homologation obtenue est finalement provisoire. Ah ! Ces fameux 10 % étaient donc particulièrement résistants. Ils avaient manifestement le poids de 90 %.
La CAF arrive finalement avec son petit cachet. Oui… mais provisoirement. Catégorie 3. Pour septembre. Un seul mois. Nous avons donc peut-être inventé le stade à homologation saisonnière. Le certificat pourrait presque porter une date limite : « À consommer avant le 30 septembre 2026. » Et après ? On verra.
Le ministre Cellou Baldé parle, lui, de transparence. Il explique que son département a posé les bonnes questions dès son arrivée et qu’il a recueilli les bonnes informations. Magnifique.
Le ministre a posé les bonnes questions. Nous attendons maintenant les bonnes réponses. Car en matière de transparence, poser les questions est une excellente entrée. Mais il faudrait éviter de nous servir uniquement l’entrée. Nous attendons le plat principal.
Et justement, l’Inspection générale des finances a effectué une mission et produit un rapport qui est en cours d’analyse. Le ministère doit répondre. Parfait. Voilà exactement ce que nous demandons. Des contrôles, des documents et des explications. Nous ne demandons pas la tête de quelqu’un. Nous demandons la facture. Nous ne sommes pas en train de distribuer des condamnations. Nous ne savons pas s’il existe une irrégularité. Mais nous savons que 250 millions de dollars d’argent public méritent des comptes publics.
Si les contrats sont réguliers, publiez-les. Si les coûts sont conformes, comparez-les. Si les travaux sont justifiés, montrez-les. Si le rapport de l’Inspection générale des finances blanchit tout le monde, publiez-le. Et si la Guinée se situe réellement dans « la fourchette internationale », alors, monsieur le ministre, montrez-nous la fourchette.
Parce que nous avons regardé le Ghana, le Cameroun, le Sénégal, la RDC, Madagascar et la Côte d’Ivoire. Nous avons vu des rénovations à quelques millions, d’autres à plusieurs dizaines de millions, et des rénovations extrêmement lourdes dépassant les 100 millions. Nous ne prétendons pas que ces opérations sont parfaitement comparables. Mais elles sont suffisamment comparables pour poser une question parfaitement légitime. Pourquoi 250 millions pour deux stades en Guinée ? Et surtout, où vont exactement ces 250 millions ? Voilà tout.
La calculette ne réclame ni procès ni démission. Elle réclame simplement une facture. Car un stade peut être livré provisoirement. Une homologation peut être provisoire. Une réponse administrative peut être provisoire. Mais pour 250 millions de dollars d’argent public, permettez-nous au moins une exigence définitive. La transparence, elle, ne doit pas être provisoire.
Alpha Issagha Diallo
Citoyen homologué pour poser des questions.
Titulaire d’une homologation définitive en arithmétique.
Sans certification FIFA. Avec une calculette.
